Mobilisations contre le "mariage" homosexuel : pour obtenir un résultat politique, il faut mener une action politique
Catherine
Rouvier, docteur d’Etat en Droit public et en Sciences politiques de
l’Université Paris II, a publié une thèse d’histoire des idées
politiques sur Gustave Le Bon, l'auteur de la Psychologie des foules, paru en 1895. Elle déclare :
Bonjour
Madame, qu’a pensé la spécialiste de la psychologie des foules que vous
êtes des manifestations contre le « mariage pour tous » ?
Le
déroulement de la manifestation ; la nature même des mots d’ordre et
des chants ; la couleur rose apaisante et inoffensive des panneaux, des
tee-shirts, des écharpes ; la scission des cortèges, venus de trois
endroits différents, ce qui diluait l’effet de masse ; le caractère très
lent de la marche, souvent stoppée par de longues minutes passées dans
le froid, ce qui minimisait l’échauffement des corps mais aussi des
esprits ; tout était fait pour que ne se produise pas de phénomène de
foule, c’est-à-dire la fusion des individualités en un « moi collectif »
animé d’une pensée commune, et parcouru de sentiments contagieux comme
la colère ou l’enthousiasme. Or, seule la puissance invincible
d’une véritable "foule" au sens psychosociologique du terme peut faire
peur à un gouvernement jusqu’à le faire plier, comme ce fut le cas en
1984.
Que faudrait-il, le 24 mars, pour que les gentils manifestants se changent en foule ?
En priorité, il faut deux choses : des mots d’ordres et un chef. [...] Le
message, pour générer l’action, doit être simple, clair, univoque. On
ne peut pas faire dire à une foule qu’on souhaite mobiliser vraiment
deux choses à la fois, surtout si elles sont presque exclusives
l’une de l’autre. Sinon le message est brouillé, donc inefficace.
Ainsi, en l’espèce, on ne pouvait pas, d’un côté, refuser d’appeler
« mariage » la légalisation de la vie commune de deux hommes ou de deux
femmes et refuser que cette union ait les mêmes conséquences que celle
d’un homme et d’une femme ; et, d’un autre coté, reprendre à son compte
le terme même qui justifie ces revendications : la lutte contre
l’homophobie. Donc mettre sur les tracts appelant à manifester, sous le
mot d’ordre principal, « manif’ pour tous » (qui était déjà un clin
d’œil amical à l’appellation fallacieuse de « mariage pour tous » des
adversaires - ce qui n’est pas très bon), un second mot d’ordre :
« lutter contre l’homophobie », lequel brouillait le message.
[...] Virginie Telenne, alias Frigide Barjot, s’est attirée (...)
la sympathie et la reconnaissance des catholiques en soutenant le pape
Benoît XVI dans les médias à une époque où ceux-ci ne faisaient que
relayer les critiques de toutes sortes et les attaques les plus
violentes contre le « pape allemand ». Mais elle l’a fait en utilisant
le personnage de parodiste, forgé pour elle par son mari Basile de Koch
alias Bruno Telenne (qui, lui, reste dans la dérision dans sa
manifestation « le mariage pour personne » en marge de la manifestation
officielle). Or, ce surnom a une connotation positive, puisqu’il évoque
Brigitte Bardot, gloire nationale, très belle actrice, femme attachante,
passionnée de la cause animale. Mais dans le même temps, il a la
connotation péjorative à cause de deux adjectifs peu valorisants :
« frigide » et « barjot ». Or le sujet est grave et comme le notait déjà La Bruyère : « Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain ». Un chef doit être « auréolé de prestige » , ce que la dérision exclut de facto. Il n’est pas là pour plaire, et il ne doit pas craindre d’être accusé de ne pas être « gentil ».
[...]
Jean-François Copé a manifesté, mais interviewé par les journalistes
pendant la manifestation, il a dit que ce qui le gênait surtout, c’était
la GPA et la PMA, plus que le texte lui-même : message non clair, là encore.
Monsieur Guaino a fait un beau témoignage, émouvant, sur sa propre
difficulté à avoir vécu une enfance sans père. Mais il a atténué
considérablement l’effet produit en protestant lui aussi longuement
contre l’« homophobie » comme s’il était accusé et non accusant.
François Fillon a été le plus clair, parlant lui aussi d’abrogation,
mais brièvement, dans une intervention liminaire au vote à l’Assemblée,
non médiatisée. Quand aux centristes, entre ceux qui « se sont trompés
de bouton » et « ceux qui étaient sortis au moment du vote » (zut, pas
de chance, c’est déjà voté !), on ne les voit pas en leaders sur ce sujet !
Quelles sont les autres conditions du succès ?
Changer de style.
Le souci de satisfaire une mode « festive » et son métier, le
spectacle, ont conduit Frigide à organiser une sorte de parodie de gay pride
avec chars, chants, musique disco et techno, « tubes » de l’été… La
scène dressée sur le Champ-de-Mars évoquait un theâtre, une émission de
télé-divertissement, pas un meeting politique. Seul le jeune Xavier
Bongibault a eu un mot politique. Il a comparé Hollande à Hitler parce
qu’il veut « enfermer les homos dans une définition dictée par leurs
choix sexuels ». Mais pour cette remarque, à l’efficacité médiatique
immédiate, il s’est fait tancer par Frigide, et s’est tout de suite
excusé. Ce choix du festif et du non-politique n’est pas
mobilisateur, car il maintient les manifestants dans le bien-être des
retrouvailles de ceux-qui-pensent-comme-eux, et les bercent de la
certitude fallacieuse d’une opinion largement répandue. Se réunir
devient alors le but de la réunion. Par ailleurs, à cette foule
qui attendait des mots d’ordre parce qu’elle avait reçu un choc - celui
d’un projet de loi ouvrant le mariage à deux hommes entre eux ou à deux
femmes entre elles - la réponse apportée par Frigide Barjot a été de
dire que c’était pas vrai, qu’à un enfant il faut un papa et une maman,
que les enfants naissent d’un homme et d’une femme. Et la foule a récité
ou chanté cela un peu comme une litanie ou une comptine apaisante et
auto-convaincante. Mais on ne lui a pas demandé (et on le lui a même
interdit - les mots d’ordre et chants étant limités et imposés) de dire
que ce n’est pas bien. Pour obtenir un résultat politique, il faut mener la foule vers une action politique.
[...] Alors oui, on peut en effet imaginer qu’une foule immense réunie à nouveau le 24 Mars, sans flons flons, en un immense ruban compact comme en 1984
- et non divisée en trois cortèges, avec des slogans, banderoles et
chants non pas imposés par le rose bonbon mais décidés par des chefs
d’établissements scolaires, des religieux, des paroissiens, des chefs de
syndicats et de partis, qui défileront suivis de leurs adhérents ou
ouailles, dans une gravité et une colère véritable contre la dénaturation de notre modèle sociétal. Ceux qui l’imposent pourraient faire changer le cours des choses.
[...] Autre modification nécessaire : il ne faudra pas isoler par un « cordon sanitaire » les manifestants du reste de la rue comme çela a été fait le 13 janvier.
Pour que la foule agisse, qu’elle remporte le combat qu’elle livre, il
faut que la rue puisse la rejoindre, la suivre, s’y agréger, il faut que
la rue réagisse. Pour et contre, pourquoi pas ? La manifestation de
Civitas du 18 novembre a été portée à la connaissance du monde entier en
moins de 2 heures par les médias à cause de l’attaque des Femen.
Il ne s’agit pas de provoquer les incidents, mais il faut laisser les
adversaires montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent. La présence de
la police doit suffire à éviter les débordements.
[...]
Dans le cas présent, des milliers d’officiers municipaux sont opposés à
ce projet. Devront-ils se démettre de leurs fonctions, renoncer à leur
mandat parce qu’ils se seront mis en infraction en refusant d’appliquer
cette loi et donc de « marier » des hommes entre eux ou des femmes entre
elles ? Un joli but politique serait alors atteint pour l’actuelle
majorité : démission garantie de tous les maires catholiques de droite,
et des élus « réfractaires » de gauche ! Ne vaudrait-il pas
mieux prendre les devants, et que les maires disent comme Mirabeau
qu’ils sont dans leur mairie « par la volonté du peuple et qu’ils n’en
sortiront que par la force des baïonnettes », mais qu’on ne les forcera
pas à faire cet acte contraire à leur conscience ? [...]"
Des
milliers de prêtres et de religieuses devront-ils tomber sous le coup
de la loi, astreints à des amendes conséquentes pour avoir simplement
dit ce que la religion qui est leur vocation et leur vie leur enjoint de
dire sur ce sujet ? L’Eglise va-t-elle demain être mise hors-la-loi ? (...)
(source : Le rouge et le noir / Le salon beige)
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