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Abbé
Xavier BEAUVAIS
On a entendu parfois les propos
scandalisés de certains du fait que des chrétiens, engagés dans la politique, «
annexaient » sainte Jeanne d’Arc. Les auteurs de ces propos ont oublié qu’à une
certaine époque, ils étaient les mêmes qui, à la suite de Michelet,
présentaient, avec le Parti communiste, Jeanne d’Arc comme une milicienne ; mais
ils ont surtout oublié saint Pie X qui proclama Jeanne d’Arc, patronne du
patriotisme chrétien.
Une sainte
guerrière
Pour nous, retenons que Jeanne d’Arc,
d’une part, est sainte et, d’autre part, qu’elle a une mission politique
directement ordonnée au bien commun et temporel de sa
patrie.
L’histoire de sainte Jeanne d’Arc
constitue la preuve historique que Dieu ne se désintéresse pas des cités
terrestres, qu’il en est le Maître et que son Fils Jésus-Christ est le Roi de la
société, en particulier des nations, comme il est celui des âmes. Par ses actes
comme par ses paroles, Jeanne soutient le principe fondamental de la sagesse
politique. Non seulement, elle conduit le Dauphin à Reims, mais elle rappelle
fortement le sens du Sacre. Charles, même couronné, ne sera jamais que le
lieutenant – le tenant lieu – du vrai roi de France qu’est Notre Seigneur
Jésus-Christ. Et Jeanne tient à ce que la leçon soit mise par écrit. Elle
a bien voulu nous faire comprendre que le vrai souverain de la France était Dieu
et que le roi tenait de Lui son trône en commande.
Cet enseignement était nécessaire, il
l’est encore plus de nos jours, car Dieu sait si le naturalisme de la fin du
Moyen Âge fait pâle figure comparé à celui dont nous souffrons. L’enseignement
de sainte Jeanne d’Arc n’ayant pas été compris par son temps, le laïcisme et le
naturalisme ayant multiplié leurs conquêtes à partir de la Renaissance, pour
triompher dans les institutions publiques en 1789, il faudra attendre quatre
siècles pour obtenir la canonisation de Jeanne.
Sainte Jeanne d’Arc nous rappelle donc le
fondement de l’ordre politique : l’ordonnance à la cité de Dieu, du temporel à
l’éternel, du naturel au surnaturel.
« En toute chose, dit le proverbe, il faut
considérer la fin », et le bon sens populaire s’accorde avec le précepte de
l’Evangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et le reste vous sera donné
par surcroît ». Or, ce n’est pas seulement sa vie privée que l’homme doit
diriger vers la fin éternelle, mais aussi sa vie sociale, car comme l’ont dit et
redit les papes Pie XI et Pie XII, la personne n’est pas faite pour la société,
c’est la société qui est faite pour le bien de la personne. Ainsi donc les
institutions civiques et sociales sont bonnes dans la mesure où elles
facilitent la recherche et la possession de Dieu. Elles sont mauvaises dans la
mesure où elles s’en éloignent. Ceci fait ressortir - comme l’a affirmé
plusieurs fois l’Eglise - l’absurdité du socialisme naturaliste qui renverse les
choses en faisant, du bien temporel de la société, la fin suprême de
l’homme.
Quel rapport que tout cela avec sainte
Jeanne d’Arc ? Eh bien justement sa vie a été l’éclatante illustration de tout
ceci. L’appel à Dieu dans la prière, la pratique des sacrements, le recours à la
pénitence ne dispensent pas des autres moyens où seraient mis en exercice nos
vertus naturelles, nos vertus guerrières. A ce propos, certains se sont étonnés
- et s’étonnent encore - qu’une sainte, vénérée par l’Eglise, soit présentée
sous l’aspect d’une vierge guerrière ardente au combat, entraînant son armée au
plus fort des batailles à la manière des grands capitaines dont l’histoire
retient les noms prestigieux. A ceux-ci, a répondu le magnifique cri
d’enthousiasme et de foi qu’au procès de canonisation, lança le cardinal
Parocchi, évêque d’Albano.
« Il faut qu’elle entre dans l’Eglise
comme elle entra dans Orléans, casquée, cuirassée, lance haute, par les grandes
portes ouvertes et tous les ponts-levis baissés »
C’est sur cette vision sublime que Jeanne
d’Arc, béatifiée il y a 100 ans, vivante synthèse des deux vertus
complémentaires d’héroïsme et de sainteté, reçut la consécration suprême en la
basilique Saint-Pierre de Rome. Elle entra au Paradis comme dans l’histoire, en
armes et à cheval et il est impossible de le concevoir autrement, n’en déplaise
à ceux qui, aujourd’hui, jouent les vierges effarouchées, véhicules d’une
charité invertébrée. Jeanne d’Arc est sainte, bien sûr, mais nous aimons
retrouver en elle l’étonnante figure du chef de guerre qui la place au premier
rang des grands stratèges. Il nous plaît de voir un grand stratège élevé sur les
autels. Au Moyen Âge, on le comprenait : tout chef de guerre, même et
surtout s’il occupe le sommet de la hiérarchie, est aussi un combattant, donnant
au cœur de la mêlée l’exemple des vertus guerrières qui sont la condition
première de la victoire. Chez sainte Jeanne d’Arc, bravoure et réflexion
s’allient en un parfait équilibre qui fait d’elle le modèle idéal du chef de
guerre dans l’acception la plus complète et la plus juste du
terme.
C’est donc cette personnalité guerrière de
combattante, suprêmement étonnante chez une jeune fille de 17 ans, qui
nous donnera l’élan de l’honorer publiquement le 9 mai
prochain.
Agir pour et avec
Dieu
Les moyens surnaturels dispensent-ils des
autres moyens où seraient mises en exercice les vertus naturelles ? Non.
Pourquoi en France - cette France autrefois peuplée de millions de catholiques
pratiquants (je sais que le concile est passé là-dessus comme un souffle
terriblement destructeur) - pourquoi donc en France les catholiques se
révélèrent maintes fois inefficaces dans le combat contre-révolutionnaire ? Pour
deux raisons. Il y en a certainement d’autres et je ne prétends pas les épuiser.
Parce que trop de catholiques n’ont pas soutenu leur combat politique par une
vie chrétienne véritable et profondément vécue, et aussi, parce que beaucoup de
catholiques se sont dispensés de toute action civique ; beaucoup se sont dit «
Dieu donnera la victoire ». Oui, mais c’est oublier la première partie de la
phrase : « les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire ».
Il faut se rappeler que c’est à partir de notre nature, et au cœur de notre
nature, que la grâce surnaturelle nous sanctifie et nous divinise en quelques
sorte.
Nous demanderons à Dieu qu’Il fasse de
nous, au poste où nous sommes, des soldats toujours plus généreux, toujours plus
lucides, toujours plus prudents mais avisés, à l’exemple de sainte Jeanne d’Arc,
patronne de la nation, elle qui apparaît, parmi tous les saints et dans le
domaine du combat pour une cité catholique, comme l’une des meilleures
insertions de la grâce dans la nature. Elle a su, en vue de la fin proposée,
utiliser tous les moyens techniques, tous les moyens humains, toutes les
ressources naturelles dont elle disposait, en elle et autour d’elle. Là, cette
enfant de lumière était plus forte que les fils des ténèbres. Le but principal
de la mission de Jeanne d’Arc - a-t-on dit - c’est la proclamation de la royauté
de Notre Seigneur Jésus-Christ. Depuis que l’Eglise l’a placée sur les autels,
elle est en effet devenue l’héroïne de cette cause. Mais, il ne faut pas en
fausser les perspectives, se garder de laisser dans l’ombre qu’elle a confessé
cette royauté par l’accomplissement et sous le sceau d’une mission
spécifiquement nationale. Elle a exalté le Christ Roi en affirmant et même en
soutenant, jusque par les armes, la particulière royauté du Christ sur la
France. Elle a rendu gloire en allant droit aux réalités d’ici-bas pour étendre
sur elles le royaume de Dieu.
Elle a rétabli, à la tête des armées, un
édifice politique dont la clef de voûte était et devait rester le Christ. Or, on
ne comprend plus aujourd’hui ce réalisme surnaturel.
L’influence de l’humanisme païen -
une fausse religion de l’Etat plus prompte à tout abandonner à César qu’à
enseigner ce que César, lui-même, doit à Dieu - en nous accoutumant au laïcisme,
a éteint en nous le sens surnaturel des destinées nationales. Cette suzeraineté
du Christ a fait figure de naïve coquetterie, de patriotique égoïsme, dépassés
par la pensée moderne ; mais les peuples, sensibles en cela aux individus,
auraient-ils une histoire si le pouvoir divin ne s’exerçait différemment sur eux
selon des héritages divers, reçus de Celui qui a pris possession de l’Histoire
?
L’épopée de sainte Jeanne d’Arc se situe
dans la ligne du plan divin sur le monde. Elle prend place dans la suite des
événements-clefs qui, depuis l’événement du Christ, jalonnent la route des
nations et l’histoire de l’Eglise.
En attendant de célébrer en 2020 le
centenaire de sa canonisation par Benoît XV, préparons cet événement le 9 mai
prochain.
Tous au défilé du 9 pour que vive
Jeanne, vive la France.
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