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Chrétienté et Révolution Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Abbé Juan Carlos Iscara   

Article tiré du numéro 16 de la revue Civitas (juin 2005) : La Révolution.

« Deux cités ont été formées par deux amours : La Cité humaine par l’amour de soi, jusqu’au mépris de Dieu ; la cité céleste par l’amour de Dieu, jusqu’au mépris de soi… » Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28.

« Voici donc l’histoire… le Christ nous demande et nous veut entièrement sous son étendard, et Lucifer, de son côté, nous veut tous sous le sien… » Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n°136.

La Révolution dans la perspective de la théologie de l’Histoire : cette approche présente le mérite de replacer la Révolution dans une perspective plus large, celle de sa lutte ancestrale avec la Cité de Dieu, d’en comprendre les ressorts profonds et d’en indiquer les vrais remèdes.

Un catholicisme dénaturé

L’Église est Tradition

Ce qui est essentiel dans sa mission de sanctification, de gouvernement et d’enseignement, c’est la transmission de ce qu’elle-même a reçu de son divin Fondateur, de génération en génération, jusqu’à la fin des temps, sans changement dans ses fondements. C’est ce que Mgr Lefebvre considérait comme la mission de sa vie : Tradidi quod et accepi – j’ai transmis ce que j’ai reçu, et c’est cette mission qu’il a confiée à la Fraternité Saint-Pie X.

Ainsi, dans ce sens, cet article se veut « traditionnel », et non original. Son propos n’est pas de communiquer les pensées plus ou moins sensées de son auteur au sujet de l’Histoire, mais il est de transmettre la conception que l’Église a de son existence dans le monde et de la vie du monde autour d’elle à la lumière des immuables principes révélés dont elle est la gardienne. Il y a une vision chrétienne de l’Histoire, qui n’a rien à voir avec l’amas de bêtises sur l’histoire qu’on nous enseigne habituellement. C’est une « théologie de l’Histoire », une vision sub specie æternitatis, une interprétation du temps selon l’éternité, et des évènements humains à la lumière de la Révélation divine. L’Église « décrypte » la succession des évènements à la lumière de la Foi, et discerne parmi cette multiplicité étonnante le modèle du dessein de Dieu, évoluant inéluctablement vers la fin qu’a voulue le Créateur, de toute éternité : notre béatitude.

Malheureusement, en tant qu’individus, beaucoup de Catholiques ignorent ou simplement rejettent une telle vision des choses. La vie dans un monde imprégné de Protestantisme a permis à quelques-uns de ses principes de s’infiltrer même dans les esprits et les cœurs catholiques, particulièrement lorsqu’ils affirment que la réalité divine doit être théologiquement distinguée du phénomène empirique, pour préserver le caractère sacré et transcendant de la vérité chrétienne, que la réalité religieuse est un phénomène interne, et que l’Église est essentiellement une société invisible d’« authentiques croyants », une chose spirituelle, qui doit être séparée du monde séculier pour leur intégrité et leur liberté respectives. Quelques catholiques se sont ainsi habitués à considérer que leur Foi est exclusivement l’affaire privée de l’âme avec Dieu, étrangère en quelque sorte à leur activité quotidienne personnelle dans le monde, et en pratique totalement indépendante de la vie politique, économique ou culturelle du monde autour d’eux.

Ils peuvent encore reconnaître le « Règne Social du Christ », et même prier pour son avènement, mais pour eux celui-ci est devenu une notion abstraite, ou un terme vidé de son sens, ou un objet de « dévotion », ou tout ce que vous voulez, sauf une réalité possible.

Le vers rongeur du libéralisme

De plus, depuis la Révolution française, le monde dans lequel nous vivons a été submergé par le Libéralisme, la doctrine selon laquelle la liberté est le principe fondamental en fonction duquel tout doit être jugé et organisé. En matière philosophique et religieuse, le Libéralisme est un système de pensée naturaliste qui, en exaltant la dignité humaine au-delà de ses limites, déclare que tout homme a la liberté et le droit de choisir lui-même ce qu’il sent être vrai ou bon.

« Le Libéralisme dans la religion est la doctrine qui prétend qu’il n’y a aucune vérité indéniable dans le domaine religieux, qu’une croyance est aussi bonne qu’une autre…. la religion révélée n’est pas une vérité, mais un sentiment et un goût personnel, pas un fait objectif, ni miraculeux ; et chaque individu a le droit d’en faire simplement l’expression de ce qui frappe son imagination. » 1

Ces notions antichrétiennes, qui, comme telles, ont été depuis longtemps condamnées par l’Église, sont maintenant considérées comme allant de soi en tant que premiers principes de la pensée et de l’action. Cette acceptation générale a conduit l’esprit contemporain, et nombre de nos coreligionnaires catholiques, comme l’écrit le Dr. John Rao 2, à la conclusion que le refus de l’Église de s’adapter au monde moderne et d’accepter un compromis avec lui, est absurde et inutile, et que les positions catholiques en la matière devraient soit être automatiquement abandonnées comme étant irrationnelles, soit être entièrement révisées pour obliger l’Église à transcender, enfin, ses « façons de faire défensives », la Contre-Réforme et la Contre-Révolution.

En fait et en dépit de beaucoup d’affirmations et d’attentes optimistes, il y a une crise dans l’Église et dans le monde, et cette crise est tout simplement le prolongement d’une bataille perpétuelle. Il y a de nouvelles escarmouches, de nouvelles armes et des effectifs sans cesse renouvelés, mais c’est la même guerre. Dans les siècles passés, les adversaires du Catholicisme s’opposèrent à l’application des principes catholiques à la société et à la politique, tandis qu’aujourd’hui c’est le Catholicisme lui-même qui est attaqué, sa substance, sa raison d’être même. Le Libéralisme révolutionnaire triomphant nous assure constamment qu’il n’est pas question de revenir sur ces questions qui, à son sens, ont été réglées une bonne fois pour toutes. Le Catholicisme traditionnel est dénoncé comme irrémédiablement rétrograde, comme un « fondamentalisme », quasiment au même niveau que le terrorisme islamique. Dans le passé, les attaques provenaient de l’extérieur, avec le dessein avoué de détruire l’Église et la Foi catholique, alors qu’aujourd’hui les attaques viennent de l’intérieur, d’hommes d’Église, d’hommes qui « sont sortis de nous mais n’étaient pas des nôtres » 3, qui utilisent les armes plus sournoises et efficaces, sous les apparences du bien.

Peut-être avons-nous, sans le savoir ni le vouloir, coopéré avec ces forces visibles et invisibles dans cette bataille contre le Christ et son unique Église véritable. Le combat continue. Aussi longtemps que ses ennemis subsistent et complotent, l’Église doit combattre avec les armes que Dieu lui a données, la Vérité et la Grâce, la doctrine et la vertu.

« L’Église gardera l’esprit de Dieu à la seule condition qu’elle combatte l’esprit d’en face, l’esprit du monde. Attaquée, elle doit se défendre elle-même : c’est son droit et son devoir. Ce qui fut dit à son divin Époux s’applique aussi à elle : Dominare in medio inimicorum. Toujours Reine, toujours menacée, elle doit être militante sur la terre 4.

Il est temps d’ouvrir les yeux, et de voir la réalité. En premier lieu il faut apprendre et considérer la conception catholique de l’Histoire, comment les événements de l’humanité doivent être vus à la lumière de la Foi. Sans cette lumière, la succession d’évènements est incohérente et l’étude de l’Histoire inutile. Alors, après avoir observé, nous aurons à choisir…

La Chrétienté

Un mystère de la Foi

Dieu est bien au-dessus de nous. Il est l’infiniment Saint, près duquel aucun homme ne peut approcher ni vivre. Il nous a cependant révélé le plus grand des secrets, le mystère de la Trinité. Nous n’en aurions rien su si Dieu lui-même ne nous l’avait révélé. Il y a, en ce sens, une inclination de Dieu vers nous, de Lui « qui… demeure dans la lumière éternelle : que nul homme n’a vu ni ne peut voir. » 5. Cependant, cette révélation se produit sous le voile de la Foi, et en cela, elle est ouverte seulement aux cœurs humbles et purs qu’Il a choisis. Le monde orgueilleux et impie, dans une très grande mesure, ne veut pas accepter Sa révélation 6.

À travers l’Histoire du Peuple élu, la révélation des Mystères de Dieu fut progressive, atteignant son apogée avec la venue de Dieu lui-même qui se fit chair, « le mystère qui a été caché de génération en génération, mais qui désormais est manifesté à ses saints. » 7. Le Fils s’est fait homme, et, d’une façon que nous ne pouvons entièrement comprendre, a montré la plénitude de Son Père : « celui qui me voit, voit aussi mon Père. » 8

C’est le mystère du Christ que l’Église transmet à toutes les générations. Elle-même est « le corps mystique du Christ », « et Il est la tête du corps, l’Église » 9. En effet, la mission du Fils dans le monde se poursuit dans la mission des Apôtres (et, ainsi, de l’Église) dans le monde : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » 10. De même que le Christ nous dévoile sa Divinité, et que l’Église, le Corps Mystique du Christ, nous fait connaître le mystère du Christ, de même la Chrétienté est, de façon analogique, la manifestation ou la révélation du mystère du Christ. C’est la nature propre de la Chrétienté : la manifestation du mystère du Christ à travers le corps social des nations. La Chrétienté est, de façon analogique, l’incarnation du Christ dans l’ordre sociopolitique.

La Chrétienté, concrètement

La Chrétienté est « un tissu social dans lequel la religion pénètre jusqu’au moindre recoin de la vie temporelle (habitudes, usages, distractions et travail…), une civilisation dans laquelle le temporel est sans cesse imprégné par l’éternel. » 11. Concrètement, c’est l’ensemble des peuples qui veulent que leur vie publique soit en harmonie avec les lois des Saints Évangiles, dont la Sainte Église a le dépôt et la garde.

Dans la Chrétienté, il y a la conviction que la religion et la vie, unies, forment un tout indissoluble. Sans pour autant abandonner le monde, mais sans non plus perdre de vue le véritable sens de la vie, elle oriente l’existence humaine toute entière vers un but unique, « adhærere Deo, » « prope Deum esse » vers le contact avec Dieu, Son amitié, avec la conviction qu’en dehors de Lui il ne peut y avoir de paix durable, que ce soit pour le cœur de l’homme, pour la société ou la communauté des nations 12.

La Chrétienté considère la vie terrestre comme un voyage vers la vie éternelle. Les enseignements de la Foi sont les principes directeurs de la civilisation – des esprits, de la moralité, des institutions, de toutes les activités humaines. La science suprême est la Théologie, qui raisonne à partir des enseignements de la Foi, en tire les conséquences et porte un jugement sur toute chose à la lumière de cette même Foi. La Philosophie demeure ce qu’elle est, procédant à partir de la raison naturelle, cependant le philosophe, à la lumière de cette même Foi, peut éviter les erreurs vers lesquels il est enclin de par les blessures du péché originel. Les sciences sont l’œuvre de la raison humaine, et elles sont aussi utiles pour admirer les œuvres de Dieu dans Sa Création. La littérature et les arts proviennent de talents naturels, mais leur inspiration est enracinée dans l’intelligence et la sensibilité pénétrées par la Foi et animées par l’amour de Dieu et du prochain. La technologie et les métiers sont au service d’une vie faite pour l’éternité. La vie politique conserve son objet et sa finalité propres, le bien temporel, et est dirigée par des autorités temporelles distinctes de l’Église. L’État est un pouvoir souverain, qui n’est pas directement subordonné à l’Église, mais l’exercice de ses tâches temporelles est illuminé par les enseignements de l’Église, en promouvant et facilitant son apostolat, sans jamais oublier que la vie sur terre de l’homme est ordonnée à la vie éternelle 13.

La Chrétienté a existé de la conversion de Constantin jusqu’à la Révolution française, lorsque la souveraineté spirituelle de l’Église fut entièrement et officiellement rejetée. Depuis lors, la Chrétienté a progressivement disparu. Seule est restée l’Église, avec son organisation externe, qui elle-même est sérieusement secouée par la crise actuelle. Beaucoup de peuples sont restés catholiques après la Révolution, et des habitudes résiduelles d’un ordre chrétien survivent encore, bien qu’affaiblies et s’amenuisant toujours. Mais la Chrétienté n’est pas simplement l’ensemble des peuples chez lesquels le Christianisme prédomine. Le Christianisme peut exister sans la Chrétienté. La Chrétienté existe seulement quand l’action individuelle et sociale des Catholiques atteint et forme l’ordre politique comme tel, le cœur de la vie d’une nation. Socialement parlant, donc, convertir le monde signifie le ramener à la Chrétienté.

La Chrétienté et l’Église

La Chrétienté n’est pas l’Église. En conséquence, alors qu’il n’y a qu’une seule Église, il peut y avoir de multiple « chrétientés », en raison de la diversité inhérente à la vie sur terre des hommes, selon les différents lieux et époques. L’Église n’est pas liée exclusivement à la réalisation d’une chrétienté. L’Église existe même s’il n’y a pas de Chrétienté (comme pendant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne), et elle continue à sauver et sanctifier les hommes au milieu de cultures, de mentalités, de coutumes et d’institutions totalement étrangères.

« L’Histoire prouve dans quelle mesure l’Église a toujours respecté les caractéristiques diverses, les contributions particulières et légitimes de différents peuples. Fidèle à sa mission divine de procurer le salut aux âmes, elle s’est toujours opposée à ce particularisme religieux qui prétend que la révélation et le salut sont les prérogatives d’une civilisation plutôt qu’une autre. » 14

Il n’y a aucun péché dans l’Église : ce qui peut se trouver de peccamineux parmi ses membres ne lui appartient pas. Mais la Chrétienté est affectée par les péchés de ses membres qui peuvent ainsi l’entacher de graves imperfections et déviations. Toutes les « chrétientés » sont imparfaites, parce que les hommes sont imparfaits. L’Église poursuivra sans cesse son travail de salut et de sanctification, mais la Chrétienté, comme toutes les choses du monde, est périssable. Seule l’Église survivra à toutes les vicissitudes de l’Histoire jusqu’à la fin des temps.

La Révolution

Dans le langage courant, le terme « révolution » est un terme emphatique synonyme de « changement fondamental », un changement majeur, soudain, et par là typiquement violent de gouvernement et dans les organisations et structures qui s’y rapportent. Une révolution constitue un défi à l’ordre établi et l’éventuel établissement d’un nouvel ordre radicalement différent du précédent. En ce sens, c’est le triomphe d’un principe subversif de l’ordre existant.

Il y a toujours eu des révolutions dans les sociétés humaines, mais la Révolution avec un grand « R » est (paradoxalement) un phénomène moderne. La Révolution française dans toutes ses étapes, de la plus modérée à la plus cruelle, n’est que la manifestation de la Révolution, c’est-à-dire un principe plutôt qu’un évènement. La Révolution est la négation systématique de l’autorité légitime, c’est la rébellion érigée en principe, en droit, en loi.

« Je ne suis pas celui que les hommes pensent. Beaucoup parlent de moi, mais ils me connaissent peu. Je ne suis pas le Carbonarisme… je ne suis pas les émeutes de rue… ou le changement d’une monarchie à une république, ou la substitution d’une dynastie pour une autre, ou la perturbation temporaire de l’ordre public. Je ne suis pas les hurlements des Jacobins, ou la furie de la « Montagne », ou le combat des barricades, ou le pillage et l’incendie, ou les lois agraires, la guillotine et les massacres. Je ne suis pas Marat, Robespierre ou Babeuf, Mazzini ou Kossuth (ou Hitler ou Staline…) Ces hommes sont mes enfants, mais ils ne sont pas moi. Ces actes sont mes œuvres, mais ils ne sont pas moi. Ces hommes et ces actes sont des évènements qui passent, quand moi, je suis un état permanent… Je suis la haine de tout ordre qui n’ait pas été établi par l’homme lui-même, et dans lequel il ne soit pas roi et dieu à la fois. Je suis la proclamation des droits de l’homme sans aucune considération pour les droits de Dieu. Je suis Dieu détrôné et l’Homme mis à sa place. Pour ces raisons mon nom est Révolution, c’est-à-dire renversement. » 15

Le « Mystère d’Iniquité »

Du point de vue religieux, la Révolution peut être définie comme la négation légale du règne du Christ sur terre, la destruction sociale de l’Église. La Révolution implique nécessairement la Foi. Nos contemporains ont perdu le sens religieux du monde et des évènements. La Révolution paraît être ainsi essentiellement politique, et accidentellement seulement religieuse. Une telle conception est erronée car, alors que la Révolution pourrait intégrer n’importe quel régime politique, elle est toujours hostile au Catholicisme. Celui qui croit en la divinité du Christ et en la divine mission de l’Église, s’il est logique, ne peut pas être révolutionnaire. Tout pouvoir a été donné au Christ, au Ciel et sur la terre, et Il a confié à la hiérarchie ecclésiastique la mission d’enseigner ce qui est nécessaire pour faire la volonté de Dieu. Ainsi, aucune société ne peut refuser cet enseignement infaillible. L’État, autant que les individus et les familles, doit obéir à Dieu dans ses lois et ses institutions. D’un autre côté, celui qui ne croit pas en la mission divine de l’Église conclue généralement qu’elle empiète de façon tyrannique sur la liberté et les droits de l’homme et, ainsi, il œuvre pour l’affaiblir et libérer l’homme. Le dé est ainsi jeté, il n’y a plus de place pour la neutralité. « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, celui qui ne rassemble pas disperse. » 16

La révolution elle-même est une foi. C’est la foi en la progression inévitable de l’humanité vers un nouvel ordre, un monde meilleur, qui peut être réalisé seulement grâce aux efforts humains, sans l’intervention de Dieu. C’est la foi en la possibilité de réaliser ici, sur terre, par des moyens naturels, ce qui ne peut être réalisé que dans l’éternité, par des moyens surnaturels 17.

La révolution est le « mystère d’iniquité ». Satan est le père de toutes les rebellions. « Non serviam ! » La révolution commencée au Ciel est perpétuée dans l’humanité par l’action de Satan. La Chute introduisit l’esprit d’orgueil et de révolte, qui est le principe de la révolution. Le mal a grandi, creusant de plus en plus profond dans le cœur et l’esprit des hommes, et la texture des sociétés, depuis les anciennes hérésies et le laïcisme médiéval jusqu’à l’Humanisme et au Protestantisme, aux Lumières et à Rousseau, jusqu’à prendre une forme institutionnelle dans la Révolution française. Puis, avançant vers le cœur de l’Église, le but est en vue : « La Révolution française est l’annonciatrice d’une révolution plus grande, plus sérieuse, qui sera la dernière. » 18

L’essence de la révolution est satanique ; son but est la destruction du Règne de Dieu sur terre. Le bienheureux Pie IX l’a dit clairement : « la Révolution est inspirée par Satan lui-même. Son but est la destruction de l’édifice du Christianisme, pour reconstruire sur ses ruines l’ordre social du paganisme. » 19

La révolution est, donc, un mystère religieux – l’anti-Catholicisme. Les enfants de la révolution l’ont exprimé clairement : « le Catholicisme doit tomber ! Il n’est pas question de réfuter le Papisme, mais de l’extirper, et pas seulement de l’extirper, mais de le déshonorer, de le plonger dans la boue. » 20. L’Église, éclairée par le Christ et étant ainsi la seule à comprendre la véritable identité de la Révolution, a depuis le début été son ennemie naturelle.

Un conflit perpétuel

La conception chrétienne de l’Histoire n’est pas simplement la conviction que les évènements historiques sont dirigés par la Divine Providence, mais aussi la conviction que Dieu intervient dans la vie de l’humanité en agissant directement à certains moments précis en temps et lieu. L’Incarnation, point de doctrine central de la Foi, est aussi le cœur de l’Histoire, qui donne une unité spirituelle au processus historique dans son ensemble. Comme saint Irénée le souligna, il y a une relation nécessaire entre l’Unité divine et l’unité de l’Histoire : « il y a un Père, le Créateur de l’homme, un Fils qui accomplit la volonté de son Père, et une race humaine dans laquelle les mystères de Dieu opèrent de sorte que la créature se soumettant et faisant corps avec son Fils est conduite à la perfection. »

Après une préparation providentielle dans l’ancienne Alliance, le Christ vint dans la « plénitude des temps. » 21. Depuis les moments de l’Incarnation, du Calvaire, de Pâques et de la Pentecôte, nous vivons dans cette plénitude absolue. Le Christ est le pivot de l’Histoire, révélant que la succession des évènements n’est pas une chaîne de causes et d’effets due au hasard, mais qu’elle a été prévue par Dieu de toute éternité. Théologiquement parlant, donc, l’histoire du monde n’est rien moins que la réalisation du projet divin pour et dans l’humanité, et, concomitamment, l’histoire de la guerre entre le Christ et Satan, entre Son Église et la Révolution.

Les réalités

Il y a trois réalités confrontées dans l’Histoire 22. D’un côté, la Cité de Dieu, telle que le Christ l’a instituée pour toujours : sainte, immaculée, invincible, destinée à lui être configurée par la Croix et la charité, destinée à porter sa croix tout au long de son pèlerinage sur la terre, mais assurée de sa victoire infaillible par la Croix. De l’autre côté, la Cité de Satan, son ennemie, avec ses fausses doctrines et ses séductions, une Cité de conflit et de haine divisée contre elle-même, unie seulement par son opposition à Dieu, toujours enragée contre la Cité de Dieu, apparemment victorieuse par moments, mais finissant toujours dans le chaos. Et entre les deux, les « cités charnelles », nos pays et civilisations qui, bien que n’ayant qu’une finalité terrestre, ne sont jamais neutres : consciemment ou non, elles sont sous la dépendance soit de la Cité de Dieu soit de la Cité de Satan.

Comme nous vivons dans la « plénitude des temps », il n’est pas question d’espérer quoi que ce soit au-delà de l’Incarnation rédemptrice du Fils de Dieu, ou de modifier la constitution immuable de l’Église, donnée par Dieu lui-même. L’Église comprendra toujours des pécheurs et des traîtres ; elle devra toujours porter la Croix avec son Époux. Les cités de la terre ne seront jamais des paradis terrestres. Des poisons diaboliques continueront de les infecter, et l’Église s’emploiera sans relâche à les en guérir, imprégnant leur restauration dans la conformité à la Loi du Christ. La continuation de l’Histoire, les jugements et les victoires de l’Église, les efforts de la Chrétienté, toutes ces choses existent en vue de la perfection du Corps Mystique.

« Même les guerres, les persécutions et tous les autres maux qui ont rendu l’histoire des empires terrible à lire, et encore plus terrible à vivre, n’ont eu qu’un propos : ils ont été les fléaux avec lesquels Dieu a séparé le blé de l’ivraie, l’élu du damné. Ils sont les outils qui ont façonné les pierres vivantes que Dieu veut inclure dans les murs de Sa Cité » 23.

Pourtant, le déroulement des siècles a aussi une finalité terrestre, temporelle, secondaire : permettre à la nature humaine de développer toutes ses potentialités dans l’œuvre de la civilisation. Mais la suprême finalité de l’Histoire est éternelle : la manifestation, à travers l’Église, de la gloire du Christ et du pouvoir de sa Croix 24, jusqu’au jour attendu où, une fois la fidélité de l’Église consumée dans les tribulations de la fin des temps, le Seigneur mettra un terme à l’Histoire, et fera entrer Son Épouse dans la Jérusalem céleste, et enfermera le Démon et ses suppôts « dans l’étang de feu où brûle le souffre, en guise de seconde mort. » 25

Les étapes

On peut discerner certaines étapes dans cette guerre continuelle entre le Christ et Satan. En 1310 déjà, l’Abbé Engelbert d’Admont décrivait, selon l’esprit de saint Paul 26, le principe de division en cours dans la Chrétienté à cette époque : l’esprit sans la Foi, la Communauté chrétienne coupée du Saint-Siège, les royaumes rejetant l’ordre chrétien pour suivre chacun son propre chemin dans l’isolement 27. Depuis le XIVe siècle, en particulier, il y eut attaque après attaque, alternativement dirigée contre la Chrétienté et contre l’Église.

Première étape : les esprits et les cœurs des hommes se détachèrent de la gouverne de l’Église. Le Rationalisme, depuis le Moyen-âge, à travers l’Humanisme et les Lumières, a enseigné aux hommes à ne se fier qu’en leur propre raison, et alors que la Foi était de plus en plus mise en doute, la révolte protestante se mit à contester et rejeter l’autorité morale de laquelle tout dépendait. Lorsque cela fut achevé, Rousseau et le Romantisme réagirent contre la raison, enseignant aux hommes à s’en remettre seulement à leurs sentiments, leurs passions. À la fin de ce processus, les hommes se retrouvèrent abandonnés aux caprices de leur propre nature déchue, ne reconnaissant aucune autorité et aucun ordre extérieur à eux-mêmes.

Deuxième étape : les États catholiques furent sapés. La corruption s’installa d’abord chez les individus appartenant aux classes dirigeantes, s’infiltra petit à petit de l’aristocratie aux milieux intellectuels et à la bourgeoisie. Il n’y avait plus qu’un dernier petit coup à porter pour faire tomber cet arbre pourri, qui avait été rongé de façon invisible depuis longtemps : la Révolution française, les invasions napoléoniennes, l’organisation de nouveaux royaumes et l’empoisonnement de nouveaux peuples avec les principes de la Révolution.

Troisième étape : l’attaque contre le cœur de l’Église vint quand les royaumes catholiques, remparts de l’Église, furent submergés. Elle fut d’abord attaquée dans sa souveraineté temporelle, pour l’exposer aux caprices de pouvoirs politiques qui lui étaient hostiles. Une fois l’Église assiégée par un monde hostile, on fit pression sur elle à travers ses élites, le clergé. Ce fut (et c’est) le travail du modernisme, le désir toujours accru de s’accommoder avec le monde moderne, ce qui a conduit à l’aggiornamento de Vatican II et à la sécularisation actuelle de la Foi.

L’illusion d’un compromis

La Révolution française a consolidé et donné une forme institutionnelle au principe de la Révolution, modelant de cette manière notre monde moderne. À partir de ce moment, beaucoup de catholiques ont tenté en vain de réconcilier ce qui est irréconciliable : les principes du Catholicisme et de la Révolution. Après le second Concile de Vatican, cette tendance générale est devenue le tour d’esprit permanent de la plupart de nos contemporains catholiques (du clergé plus encore que des laïcs), manifestée dans des formules multiples, mais enracinée dans les mêmes idées — la réconciliation des « droits de l’homme » révolutionnaires avec les lois de Dieu, l’acceptation des principes de laïcité et de tolérance, la conviction qu’une telle ligne de conduite est la seule solution et le seul espoir pour l’Église de notre temps.

La crise actuelle n’est pas nouvelle, elle n’a pas commencé avec Vatican II, mais c’est le résultat final d’une longue série de complots et de bévues, de ruses et de faiblesses. En conséquence, la solution ne consiste pas à mettre l’horloge de l’Histoire en marche arrière, vers « la bonne vieille époque » de la veille du Concile.

Il ne peut y avoir de compromis avec la Révolution. La Vérité catholique est, par nature, intolérante. Elle ne peut coexister avec sa négation. La révolution est anti-chrétienne ; elle n’a aucunement la notion de vérité ou de Bien Commun, et donc elle ne peut, habituellement, produire (et de fait ne produit pas) rien de vrai ni de bon, et la moindre chose vraie ou bonne en elle serait tout simplement accidentelle. À plusieurs reprises les Catholiques sont tombés dans l’illusion en présumant la bonne volonté de l’adversaire. Objectivement, une telle « bonne volonté » n’existe pas (bien que l’adversaire puisse se révéler subjectivement sincère et aimable).

La Révolution ne peut être combattue avec ses propres armes. Il y a un lien organique, indissoluble entre l’arbre et ses fruits – agere sequitur esse, « les actes de tout être jaillissent de sa nature ». Les institutions et les lois correspondent aux principes dont ils sont issus. Ils ne peuvent pas être utilisés pour atteindre un résultat contraire à ce pour quoi ils ont été créés. Les « libertés » modernes et les institutions « démocratiques » dans lesquelles ils sont enchâssés ne vont pas restaurer la société chrétienne. Il peut arriver que quelque bon résultat survienne par leur intermédiaire, mais cela ne peut être qu’une exception, pas la règle.

Au contraire, leur utilisation va entacher nos principes. La Révolution est plus rompue à leur usage, alors que pour nous, ces armes sont inconnues. La route des compromis est une pente glissante. Une fois le compromis accepté, nous avons besoin de continuer ainsi jusqu’à obtenir quelque résultat – sinon, les sacrifices consentis jusque-là ne seront que pure perte. Un tel besoin d’obtenir des résultats mène, en revanche, à de plus grands compromis. Le compromis est, de plus, entaché et accompagné d’erreurs de jugement, d’imprudence, de confusion, d’obstination et d’aveuglement. En fin de compte, ceux qui acceptent le compromis finissent par considérer comme les pires ennemis du bien commun ceux qui s’accrochent aux vrais principes.

La Contre- Révolution

Si le monde doit se convertir, il faut rebâtir la Chrétienté – non pas une copie servile du passé, mais une « imitation créative », adaptée à notre temps, du même modèle éternel.

L’Église ne doit en rien rompre avec le passé, elle doit seulement redresser les organismes détruits par la Révolution et, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, les adapter à la situation actuelle créée par le développement de la société contemporaine : car « les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires ni novateurs, mais traditionalistes » 28.

La tâche qui nous attend

La bataille préliminaire aujourd’hui est, avant tout, doctrinale – la vraie doctrine doit être opposée à la fausse doctrine, l’idéal chrétien à l’idéal révolutionnaire, le Catholicisme à la Révolution 29. Tout désordre intellectuel a des conséquences dans l’ordre moral et même dans l’ordre matériel. Le mal doit ainsi être combattu à sa source même : les idées. Au milieu de la confusion générale, nous devons être des hommes de doctrine, avoir – selon nos possibilités – une connaissance personnelle détaillée de la doctrine, apprise à travers les Pères de l’Église, la Tradition, et le Magistère. La doctrine nous armera pour la plus grande bataille, pour nous aider à arracher la Révolution de nos cœurs, de nos âmes et du monde qui nous entoure.

Notre premier devoir est d’arracher la Révolution de nos cœurs. Aujourd’hui beaucoup de Catholiques ne se considèrent pas comme ils sont réellement, comme faisant un avec le Christ, mus par Lui comme un instrument pour modeler et transformer la société en une chrétienté, et ils ont fait leur la séparation répandue et fausse des Protestants entre la vie « spirituelle » et la vie quotidienne. En conséquence, ils se sont laissés glisser dans la torpeur par la facilité agréable d’un monde organisé contre les desseins de Dieu, et même temps qu’ils se leurraient eux-mêmes sur leur dévotion purement intérieure envers Notre Seigneur. « Nous mourrons à cause de la Révolution, et parce que chacun de nous a voulu garder ce poison dans ses veines. » 30. Sur cette terre, il y a deux Cités, perpétuellement en guerre, et il n’y a aucune neutralité possible pour aucun individu – l’acceptation de l’une implique obligatoirement la guerre contre l’autre. La révolution est le mal, c’est la semence de la destruction des nations et des familles, des âmes autant que des corps. En tant que mal, il faut la haïr et la combattre avec et par les principes de l’Église.

Notre second devoir et d’arracher la Révolution de nos âmes. Nous devons restaurer dans nos âmes les idées et les principes catholiques, dans leur intégrité :

  • Les notions de Vérité et d’erreur, de Bien et de mal, et leur distinction adéquate.

  • La notion de Loi et son accord nécessaire, pour être juste, avec la Loi Divine.

  • La notion de Droit et sa conformité nécessaire à la Fin ultime.

  • Le principe d’Autorité, qui est au fondement des ordres naturel et surnaturel, et en contradiction directe avec la notion révolutionnaire de liberté.

  • La notion de Hiérarchie, la hiérarchie des droits et des personnes, de l’Église et de l’État, qui est en contradiction directe avec le principe révolutionnaire d’égalité.

  • La notion de Tradition, comme étant directement opposée au désir révolutionnaire de nouveautés.

Nous devons assimiler, autant que possible, l’intégralité de la vérité catholique. « Nous devons être honnêtement, entièrement chrétiens, dans notre croyance et dans notre pratique – nous devons affirmer la totalité de la loi doctrinale et la totalité de la loi morale. » 31

En pratique, selon les recommandations des papes, cela signifie redonner à la doctrine de saint Thomas d’Aquin sa place prééminente en tant que fondement de notre édifice intellectuel.

Notre troisième devoir est de faire tout notre possible pour arracher la Révolution du monde qui nous entoure. Une fois que nous aurons accompli cette restauration en nous-mêmes, nous devons l’étendre autour de nous, utilisant tous les moyens disponibles pour réfuter et rejeter les erreurs révolutionnaires, pour propager la Vérité catholique. De cette façon, et dans la mesure de nos forces, nous apporterons notre contribution à la restauration de la Chrétienté. « Beaucoup souhaitent la guérison de la société, mais ceci sans une profession publique de la Foi. À ce prix, le Christ, Tout-puissant qu’Il soit, ne peut opérer notre délivrance ; si Miséricordieux qu’Il soit, Il ne peut mettre en œuvre Sa Miséricorde. » 32. Nous devons affirmer la Foi de façon incessante, avec sincérité, force et courage, non seulement avec des mots, mais à travers notre propre vie morale.

« Il faut attaquer, démolir les citadelles de l’ennemi pour sauver nos propres forteresses. Les fausses doctrines doivent être détrônées afin de conserver la Foi du peuple en notre doctrine chrétienne. Destruenda sunt aliena ut nostris credatur. » 33

Intolérance doctrinale

La doctrine doit être transmise sans diminution ni compromis. C’est faire preuve d’une condescendance désastreuse que d’abandonner la doctrine par souci de paix. « Nous périssons sans doute davantage en raison des vérités que les hommes de bien n’ont pas le courage d’exprimer, que des erreurs multipliées par les suppôts du mal. » Et ces mots de Louis Veuillot sont une réprimande sévère adressée aux dirigeants catholiques, empêtrés dans un « dialogue » sans issue avec les ennemis de l’Église.

« Ce n’est pas notre religion que vous rendez aimable à leurs yeux, seulement vos personnes. Et votre peur de ne plus être apprécié a fini par effacer votre courage pour dire la Vérité. Ils vont peut-être vous louer, et pour quoi donc ? À cause de vos silences et de vos reniements… » 34.

Passer sous silence la doctrine catholique par une « charité » déviée pour ceux qui sont dans l’erreur, c’est nous avilir avec eux.

« Tous voient et reconnaissent l’avilissement de toutes choses depuis que nous avons abandonné les hauteurs sur lesquelles le Christianisme nous avait placés – nul ne peut le nier, l’avilissement de l’esprit, des cœurs, des caractères, de la famille, du pouvoir politique, des sociétés, bref, l’avilissement total des hommes et des institutions. »

« La fin de tant d’avilissements ne peut être amenée par l’avilissement, aussi, de la Vérité, qui est le seul principe qui peut inculquer à l’homme l’impulsion pour se redresser. Il nous faut supplier ceux qui sont les oracles de la doctrine de ne jamais avoir la faiblesse de consentir à aucune complaisance, aucun compromis. Nous devons les supplier de nous transmettre à l’avenir la Vérité tout entière, la Vérité qui sauve les individus et les nations. Leur faiblesse sera la consommation de notre ruine. Alors, ne demandons pas à l’Église de Jésus-Christ de descendre avec nous « ad ima de summis », mais demandons-lui de rester où Elle est et de nous tendre la main, pour que nous nous élevions vers elle « ad summa de imis, » depuis les profondeurs troubles où nous sommes tombés et où nous risquons de tomber encore plus bas, vers les demeures élevées et sereines où elle habite avec les âmes et les nations qui lui sont fidèles. » 35

C’est l’essence de la Foi de ne pas tolérer cette contradiction – l’affirmation d’une proposition exclut la négation de cette même proposition. Quand la Vérité est connue, elle est nécessairement intolérante. La tolérance est un auto anéantissement, car la Vérité ne peut pas coexister avec sa négation. La vérité religieuse étant la plus absolue et importante, elle est par là même la plus intolérante 36.

Cependant, bien que l’Église enseigne inlassablement la vérité et la vertu, sans jamais consentir à l’erreur et au mal, elle met tous ses efforts à rendre son enseignement aimable, traitant avec indulgence les errements provoqués par la faiblesse. Mère aimante, l’Église ne confond jamais l’erreur avec l’homme qui est dans l’erreur, ni le péché avec le pécheur. Elle condamne l’erreur, mais continue à aimer l’homme errant. Elle combat le péché, mais poursuit le pécheur de sa tendresse ; elle veut le rendre complet, le réconcilier avec Dieu, ramener son cœur à la paix et à la vertu. Ainsi, l’Église nous commande d’être intolérants, exclusifs, en matière de doctrine ; cela signifie professer l’intolérance doctrinale et en être fiers. Mais en même temps elle nous ordonne de faire nôtre la prière de saint Augustin, « O Seigneur, envoyez dans mon cœur la délicatesse, la douceur de Votre Esprit, pour que, emporté par l’amour de la Vérité, je n’en vienne pas à perdre la vérité de l’Amour » 37 - car l’union des âmes dans la Foi est indissolublement liée à l’union des cœurs dans la Charité et la Justice.

Dans les mains de Dieu

La Révolution, avec son naturalisme, sa laïcité et son libéralisme, est toujours vivante, toujours croissant et pénétrant de plus en plus profondément. Aujourd’hui elle semble être triomphante.

« À la fin des temps, [le] règne extérieur [de l’Église] semblera décliner. Les Prophètes ont dit : « Bellabunt adversus te et non prævalebunt » (Jer.1 : 49). « Ils feront la guerre contre Vous, et ils ne l’emporteront pas. » Mais le Prophète vieillissant tient un autre langage : « Datum est bestiæ bellum facere cum sanctis et vincere eos » (Apoc.13 : 7). « Pouvoir a été donné à la Bête de porter la guerre contre les Saints et de les battre », mais cette victoire de la dernière heure sera le prélude de sa défaite proche et de sa ruine définitive… » 38.

Ainsi, réconfortés par cette promesse, nous devons nous opposer à la Révolution en réfutant incessamment ses erreurs. Nous devons rejeter la tentation de rester tranquilles car il n’y aurait aucune raison de perturber la paix s’il n’y avait aucune possibilité humaine de succès 39. La paix n’est rompue que par le mensonge. Quand la Vérité déclare la guerre, c’est pour restaurer la paix.

L’apparente impossibilité du succès humain ne devrait en aucune façon nous décourager. Notre responsabilité n’est pas d’accomplir cette restauration tant attendue – d’extirper le pouvoir de la Bête et de restaurer les droits de Dieu – mais de lui ouvrir le chemin, de la rendre possible en croyant au pouvoir et en la miséricorde de Dieu. Suivons ce que Louis Veuillot écrivait, dans des heures difficiles, il y a plus d’un siècle :

« Imaginons le pire ; admettons que le flot de l’irréligion ait toute la force dont elle se vante, et que sa puissance puisse nous emporter. Et bien, alors, elle nous emportera ! Ce n’est pas important, pourvu qu’elle n’emporte pas la Vérité. Nous serons balayés, mais nous laisserons la Vérité derrière nous, tels ceux qui ont été balayés avant nous l’ont laissée… Soit le monde a encore un futur, soit il n’en a plus. Si nous arrivons à la fin des temps, nous construisons seulement pour notre éternité. Mais s’il reste encore de longs siècles à dérouler, en bâtissant pour l’éternité nous construisons aussi pour notre temps. Que nous soyons menacés par le glaive ou par le mépris, nous devons être les témoins solides de la Vérité de Dieu. Notre témoignage survivra. Certaines plantes grandissent invinciblement sous la protection de notre Père des Cieux. À l’endroit où une graine est plantée, un arbre prend racine. À l’endroit où les os du martyr reposent, une église s’élève. C’est ainsi que sont formés les obstacles qui divisent et arrêtent les flots. » 40

Abbé Juan Carlos Iscara

 

Né en Argentine, ordonné prêtre en 1986 par Mgr Lefebvre, M. l’abbé Iscara enseigne la théologie morale et l’histoire de l’Église au Séminaire Saint-Thomas d’Aquin de Winona (U.S.A.). Nous le remercions vivement de nous avoir autorisé à publier son étude, inédite en français, et parue en août 2003 dans la revue américaine « The Angelus » 41.

Bibliographie

  • Augustin (Saint), La Cité de Dieu, Introduction par Thomas Merton OCSO, New York, The Modern Library, 1950.

  • Calmel (Roger-Th., O.P.), Théologie de l’Histoire, Bouère, Dominique Martin Morin, 1984.

  • Calvet (Gérard, O.S.B.), Demain la Chrétienté, Préface par Gustave Thibon, Dion-Valmont, Dismas, 1986.

  • Catta (Etienne), La doctrine politique et sociale du Cardinal Pie, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1991.

  • Daujat (Jean), La face interne de l’histoire, Paris, Téqui, 1999.

  • Fahey (Denis, CSSp), The Kingship of Christ and Organized Naturalism, Palmdale (Californie, USA), Christian Book Club of America, 1993 (reprint).

  • Gaume (Mgr J.-J.), La Révolution. Recherches historiques sur l’origine et la propagation du mal en Europe, Paris, Gaumes Frères, 1856 (reprint : Cadillac, Éditions Saint-Rémi, s.d.), vol. 1.

  • La Civilisation chrétienne, Documents pontificaux de Saint Pie X à Jean XXIII, Itinéraires, n°67, novembre 1962.

  • Le Caron (Henri), Pour comprendre la Révolution, Paris, Revue Moderne, 1974.

  • Ousset (Jean), Pour qu’Il règne, Bouère, Dominique Martin Morin, 1986 (réédition).

  • Pie (Cardinal Louis-François-Désiré-Edouard), Œuvres de Monseigneur l’Évêque de Poitiers, Paris, H. Oudin, 1891, 10 vol.

  • Rao (John C.), Removing the Blindfold. Nineteen Century Catholics and the Myth of Modern Freedom, Saint-Paul (Minnesota, USA), The Remnant, 1999.

  • Roul (A.), L’Église catholique et le droit commun, Paris, Doctrine et Vérité, 1931.

  • Ségur (Mgr Louis-Gaston de), La Révolution expliquée aux jeunes gens, Paris, Éditions du Trident, 1996.

  • Théotime de Saint-Just, OMC, La Royauté Sociale de N.-S. Jésus-Christ d’après le cardinal Pie et les plus récents documents pontificaux, Lyon-Paris, Éd. Vitte, 1931.

  • Veuillot (Louis), L’Illusion libérale, Dion-Valmont, Dismas, 1986.

1

Cardinal Newman, cité par E.E. Reynolds, Three Cardinals (London, Burns & Oates, 1958), p. 16, note 1.

2

Voir son ouvrage Removing the Blindfold, excellent travail que l’on doit lire pour comprendre comment nous sommes parvenus à la crise actuelle.

3

I Jn. 2, 19.

4

Cardinal Pie.

5

I Tim. 6, 16.

6

Dans ces paragraphes, l’auteur s’appuie sur les notes originales que lui a confiées M. l’abbé Carlos Urrutigoity.

7

Col. 1, 26.

8

Jn. 14, 9.

9

Col. 1, 18.

10

Jn. 20, 21.

11

Gustave Thibon, in Calvet, 11.

12

Pie XII, Discours pour la Canonisation de saint Nicolas de Flüe, 16 mai 1947, in Civilisation chrétienne, p16-17.

13

Voir Daujat, passim.

14

Lettre du cardinal Eugenio Pacelli à la Semaine Sociale de Versailles, 1936, in Civilisation chrétienne, p10.

15

Mgr J.J. Gaume, Révolution, vol. I, 18.

16

Luc., 11, 23.

17

Le Caron, p15.

18

François-Noël « Gracchus » Babeuf, journaliste et révolutionnaire professionnel français, partisan de la réforme agraire et de l’égalitarisme absolu ; guillotiné en 1797. Cité dans Mgr de Ségur, p18.

19

Allocution « Nobis et nobiscum », cité dans Mgr de Ségur, p19.

20

Edgar Quinet (1803-1875), poète français, historien libéral et philosophe politique, professeur au Collège de France, où il attaqua l’Eglise et exalta la Révolution. Cité dans Mgr de Ségur, p24.

21

Galates, 4, 4, et Eph., 1, 10.

22

Ces deux paragraphes suivent l’approche du R.P. Calmel, p10-12.

23

Thomas Merton, in Saint Augustin, X.

24

R.P. Calmel, p12.

25

R.P. Calmel, 11-12 ; Apocalypse, p21-22.

26

II Thess., 2, 3.

27

Henri Daniel-Rops, Cathedral and Crusade, London, J.M. Dent and Sons, 1963 (reprint), p566.

28

Saint Pie X, Notre charge apostolique.

29

Ce programme pour une action contre-révolutionnaire s’appuie sur A. Roul, p521-532.

30

Louis Veuillot, cité dans A. Roul, p524.

31

Cardinal Pie, Œuvres pastorales, vol. 9, p. 227.

32

Cardinal Pie, cité dans j. Ousset, p485.

33

Cardinal Pie.

34

Cité par A. Roul, 523.

35

Cardinal Pie, cité par Théotime de Saint-Just, 220-221.

36

Cf. Cardinal Pie, « Sur l’intolérance doctrinale ».

37

Cité par le Cardinal Pie, « Sur l’intolérance doctrinale ».

38

Cardinal Pie.

39

Cardinal Pie, « Instruction pastorale sur le devoir de confesser publiquement la foi ».

40

L. Veuillot, 66-67.

41

Angelus Press, 2915 Forest Avenue, Kansas City, MO 64109, contact : info@angeluspress.org.

 
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