Les doctrines de la Déclaration des Droits de l'Homme
(Opuscule écrit en juillet-août 1793.) Discuté par l'Assemblée nationale dans les tumultueuses séances d'août 1789, adopté en octobre de la même année, le premier texte de la Déclaration des Droits de l'Homme fut inscrit en fête de la Constitution de 1791. Deux années après la Convention nationale établissait et votait un texte modifié. Curieux erratum de la Révolution. C'est ce dernier texte qu'analyse et commente Clorivière, dans son manuscrit de juillet-août 1793, ayant soin de remarquer toutefois l'accord des deux Déclarations « quant aux points fondamentaux ». Ses réflexions s'appliquant donc à l'une comme à l'autre, nous reproduirons les deux versions, par fragments et en vis-à-vis, afin de les rendre mieux présentes à l'esprit du lecteur qui lira le commentaire. Ce n'est pas en politique que je considère ici la Déclaration des droits de l'homme. Je laisse la politique à ceux qui sont, chargés. du maniement des affaires publiques, et je crois bonnement que dans toute espèce de gouvernement, même dans le républicain, il est important pour le bien commun, et tout à fait nécessaire au maintien du bon ordre et de la tranquillité publique, que chaque citoyen reste dans sa sphère, et qu'il ne s'immisce point dans des choses qui sont au-dessus de sa portée et de ses lumières. Le bon sens a fait de cette règle de conduite un proverbe usité chez toutes les nations, et, longtemps avant l'ère chrétienne un Sage avait dit qu'il n'appartenait point à ceux qui s'occupent de travaux mécaniques de s'asseoir sur les tribunaux de la Justice, de se mêler d'interpréter les Lois, d'enseigner les autres et de s'épuiser en efforts stériles pour dévoiler le sens des Paraboles. (Eccl. 38.) Ce n'est pas non plus seulement en chrétien que je considère cette Déclaration, - quoique je m'honore de cette qualité plus que de toute autre - c'est encore en homme ami des mœurs et de la religion naturelle. Au reste, on pourra s'apercevoir aisément que je n'ai aucune prétention. Mon unique but est de prémunir mes concitoyens contre ce que cette Déclaration a de captieux ; et dans les réflexions que je leur présente, non comme le fruit d'une spéculation profonde, mais comme la simple production du bon sens, je me persuade que tout homme raisonnable verra ses propres réflexions, ou du moins qu'il n'aura pas de peine à les adopter comme telles. Je me sers de la seconde Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen présentée au Peuple français par la Convention nationale, le 24 juin 1793, l'an deuxième de la République. Je n'ai pas même la première sous les yeux, mais je m'en souviens assez pour comparer ces Déclarations l'une avec l'autre, au moins dans leur ensemble. Elles sont d'accord quant aux points fondamentaux, mais ces points n'y sont pas présentés de la même manière. Ne serait-ce pas parce qu'on a senti que la fin poursuivie se montrait trop à découvert dans la première Déclaration, et qu'elle avait besoin d'être voilée et revêtue de quelques dehors de vertu propres à faire illusion ? Il serait plus difficile d'expliquer pourquoi, dans la nouvelle déclaration, il se trouve des droits nouveaux, pourquoi, quelques droits anciens ont disparu. Des droits naturels et imprescriptibles ne sont point sujets au changement. Dés hommes aussi profonds que nos législateurs auraient-ils ignoré ce que nul homme ne peut ignorer... ? Ou bien notre nature, depuis deux ans, a-t-elle acquis de nouveaux droits ? A-t-elle perdu de ceux qu'elle avait ? A-t-elle subi quelque grand changement ? Mais si nos droits naturels et imprescriptibles changent tous les deux ans sur quelque point, à quoi cela peut-il nous conduire ? II n'a pas plu à nos législateurs de résoudre de tels problèmes, je n'entreprendrai pas de le faire. Mais il faut avouer que ces réflexions générales qui se présentent à l'esprit de quiconque examine sérieusement une telle Déclaration, ne préviennent point en sa faveur. Ce n'est pas ainsi que s'énonce la simple vérité. Cependant, entrons en matière, à commencer par le préambule de la Déclaration. 1789 et 1791 Les représentants du peuple français, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une Déclaration solennelle les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme. | 1793 Le Peuple Français, convaincu que l'oubli et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d'exposer dans une Déclaration solennelle ces droits sacrés. |
Cette conviction est tardive ; elle vient au Peuple Français après plus de douze siècles d'existence. D'où pourrait-elle naître ? Serait-ce le fruit d'une étude longue et pénible ? On ne sait même plus parmi nous ce que c'est qu'étudier. Serait-ce le fruit de l'expérience ? Mais loin que nos malheurs aient cessé, jamais la France n'a été si cruellement agitée, si déchirée au dedans, si méprisée au dehors. La Déclaration des Droits de l'homme a été la pomme de discorde qui a porté au sein de la patrie la guerre et la désolation. Le Peuple Français ne peut donc pas être convaincu que l'oubli et le mépris de ces droits de l'Homme soient les seules causes des malheurs du monde. D'ailleurs, une telle conviction est nulle, elle est faussée et impossible. L'homme peut bien oublier ses devoirs, parce qu'ils ont quelque chose de gênant, dont le souvenir l'importune, mais il est impossible que l'homme oublie des droits qui flattent son orgueil. Il est également impossible qu'il souffre qu'on les méprise, parce que ces droits étant les mêmes dans tous les hommes, la généralité, dans qui réside la force, ne manquerait pas de réclamer efficacement contre ce mépris. Nous espérons que dans une nouvelle déclaration solennelle de nos droits sacrés, on ne nous fera pas tenir un langage si peu conforme à la raison. Les motifs de cette Déclaration sont : 1789 et 1791 Afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps civil, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être. à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés. | 1793 Afin quo tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du Gouvernement avec le but de toute Institution Sociale, ne se laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie. |
Un des meilleurs moyens qu'indique la raison pour obvier à l'oppression et à la tyrannie, c'est de balancer les pouvoirs et de les distribuer. Charger tous les citoyens de ce soin, c'est n'en charger personne, dès lors ce moyen est inefficace. Il est aussi dangereux, c'est jeter dans le peuple une fermentation continuelle ; c'est donner lieu aux mécréants de troubler tout ; c'est même frayer le chemin au despotisme, parce que ceux qui auront eu main le pouvoir chercheront à l'étendre, pour ne point succomber aux efforts des malveillants, et parce que le peuple lui-même préférera le despotisme le plus absolu à cet état cruel d'inquiétude et d'agitation. 1789 et 1791 Afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous. | 1793 Afin que le Peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur, le Magistrat la règle de ses devoirs, le Législateur l'objet de sa mission. |
L'idée d'un faux bonheur et d'une fausse liberté ne peut qu'égarer le peuple ; ce qui détruit les devoirs les plus essentiels ne peut servir de règle à des magistrats ; on ne conçoit pas que nos législateurs y aient vu l'objet de leur mission et que cet objet ait dû les diriger dans leurs travaux destructeurs. Cette fausse liberté, ce faux bonheur ont été le fantôme dont ils ont ébloui les yeux du peuple. En conséquence, l'Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen. | En conséquence, il proclame en présence de l'Etre Suprême, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. |
On est surpris que dans une déclaration où tous les Droits de Dieu sont lésés, compromis, comptés pour rien, on ose rappeler la présence de l'Être Suprême. Serait-ce par dérision ? On ne saurait l'imaginer, nos législateurs n'ont point prétendu invoquer le Dieu qu'ils méconnaissent. Il est plus croyable que par l'Être Suprême, ils ont entendu ou la divinité monstrueuse de Spinosa, composé bizarre de l'assemblage de tous les êtres, ou le Mauvais principe des Manichéens, ou le génie malfaisant qu'une secte, qui joue un grand rôle dans cette révolution, appelle son grand Maître invisible. Art. 2. - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. | Art. Ier. - Le but de la Société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l'homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. |
Il serait plus vrai de dire que le but de la Société civile est de pourvoir, dans les choses qui sont de son ressort, aux nécessités sociales de l'homme : parce que nul homme ne peut se suffire à lui-même. Ce que tout gouvernement doit se proposer, c'est de maintenir le bon ordre et la paix parmi les citoyens, en veillant à ce que nul ne s'écarte de ce qui lui est prescrit par de justes lois. C'est le seul moyen qu'il ait de procurer le bien de la Société. Mais il faut d'abord se rappeler ces principes indéniables : 1° que la loi civile, pour être bonne, doit être calquée sur la loi de Dieu, ou du moins ne rien prescrire qui lui soit contraire ; 2° que des législateurs qui se proposent pour but le bien de l'homme et de la Société doivent, avant toutes choses, les porter à l'obéissance, à la loi naturelle et à la loi révélée. Quelle que soit la forme de son gouvernement, un peuple est heureux quand les lois y font régner la Justice et la Crainte de Dieu et que l'empire de ces lois y est en honneur. Un grand Jurisconsulte en avait averti nos législateurs quand il avait dit : « les mœurs et la liberté sont une même chose » Dieu protège un peuple qui le fait honorer ; Il veille aux intérêts de sa gloire et de sa grandeur. La promesse en est consignée en grand nombre d'endroits des Livres Saints. Mais que ceux à qui les divins Oracles ne suffisent pas, consultent attentivement l'histoire des Empires soumis au Christianisme. Les notions simples qui précèdent et le jour qu'elles répandent vont nous guider dans le dédale obscur que présente devant nous la discussion des droits qu'on appelle naturels et imprescriptibles. 1789 et 1791 Art. 2. - Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté. | 1793 Art. 2. - Ces droits sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. |
Avant d'exposer les droits de l'homme, au lieu de ce fastueux préambule, dont nous avons fait voir le peu de solidité, il eût été bien convenable que nos législateurs eussent fait connaître qu'en attribuant à l'homme des droits, ils ne l'ont considéré que par rapport aux autres hommes. Considéré par rapport à Dieu, l'homme n'a pas de droits ; parce qu'il tient tout de Dieu, qu'il doit tout à Dieu, et que Dieu ne lui doit rien ; quoique Dieu se doive à lui-même, c'est-à-dire à sa Sagesse et à sa Bonté, d'accorder à ses créatures les choses nécessaires à chacune d'elles, selon la nature qu'il leur a donnée ; mais considéré par rapport aux autres hommes, l'homme a droit qu'on ne l'empêche pas de jouir des biens conformes à sa nature. S'exprimer ainsi, c'eût été rendre hommage à la vérité. Mais les droits qui sont ici marqués, sont-ils bien les droits de l'homme ? Des droits naturels sont ceux qu'on tient de la nature. Il y en a qui sont tellement inhérents à la nature de l'homme, qu'ils ne peuvent en être séparés. Ce sont ceux dont nous parlerons ici, parce qu'ils sont communs à tous les hommes. Pour connaître quels sont les droits naturels et imprescriptibles de l'homme, il faut considérer les biens de la nature sur lesquels ces droits sont fondés. Ces biens sont : d'abord l'être, et cet être est composé d'une âme spirituelle et d'un corps matériel ; les facultés de l'âme sont le jugement, dont l'objet est le Vrai, et la volonté dont l'objet est le Bien ; les facultés du corps sont l'usage des sens et le pouvoir d'agir extérieurement. Et parce que l'homme est libre, il peut se servir librement de ses facultés tant de l'âme que du corps. C'est de ces biens de la nature que dérivent les droits naturels de l'homme. Parce qu'il est doué d'un jugement dont l'objet est le vrai, il a droit de connaître la vérité et de s'y attacher. Parce qu'il est doué d'une volonté ou capacité d'aimer, dont l'objet est le Bien, il a le droit d'en poursuivre la possession et de s'y attacher. Ce Bien c'est le Souverain Bien, qui seul peut rendre l'homme entièrement heureux ; c'est aussi tout ce qui peut l'aider à en obtenir la jouissance, sans exclure les autres biens conformes à sa nature et à sa fin. Parce qu'il a un corps et qu'il est libre, il peut faire tout ce qui n'est pas contraire à son devoir. Parce qu'il a l'être, il a droit de pourvoir à sa conservation personnelle et à son bien-être. Voici donc quels sont les droits naturels et, imprescriptibles de l'homme : 1° La connaissance de la Vérité ; 2° La poursuite du Bien nécessaire à son bonheur et à sa fin ; 3° La liberté ou le pouvoir de faire tout ce qui n'est pas contraire au devoir ; 4° La conservation de sa personne et de ses biens. Ces droits sont naturels, puisqu'ils proviennent de la nature, et que sans eux les biens que l'homme a reçus de la nature lui seraient inutiles. Les deus premiers sont tout à fait imprescriptibles. L'homme ne peut jamais les ôter à un autre homme, Dieu lui-même ne les ôte jamais dans cette vie, c'est un châtiment qu'il réserve dans l'autre à ceux qui auraient négligé d'en faire un bon usage quand ils le pouvaient. Les deux derniers ne sont imprescriptibles qu'autant qu'on ne mérite pas d'en perdre la jouissance par quelque crime. La nature et le bon sens ne nous montrent point dans l'homme d'autres droits naturels et imprescriptibles. Ce sont ceux dont tout gouvernement doit essentiellement garantir la jouissance à chaque citoyen, soit en lui en procurant les moyens, si la chose est en son pouvoir, soit en ne souffrant point qu'on y mette obstacle. Ils sont fort différents de ceux qui sont exposés dans la Déclaration ; il y en a dont cette déclaration ne parle pas, et dont elle devrait parler ; il y en a dont elle parle autrement qu'elle ne devrait en parler ; la sûreté et la propriété sont les seuls droits qu'on puisse rapporter à celui de la conservation de sa personne et de ses biens. Pourquoi nos législateurs en exposant les droits de l'homme et du citoyen, ont-ils omis de parler de ses droits les plus nobles et les plus essentiels à son bonheur, pour ne parler que de ceux qui lui seraient communs avec la brute, si la brute pouvait avoir des droits ? Ne devaient-ils pas envisager l'homme et le citoyen sous tous ses rapports ? Cette considération ne devait-elle pas les guider dans la confection de la loi ? N'influe-t-elle pas infiniment sur la conduite du citoyen ? On ne peut en douter. La sûreté et la propriété ne sont pas des droits nouveaux. On ne les a jamais contestés à l'homme, dans quelque gouvernement que ce fût, lors même que les citoyens y étaient le plus opprimés par l'abus du pouvoir. Ils appartiennent entièrement à l'ordre civil, et ne regardent que bien indirectement la Religion et les mœurs. C'est pourquoi nous n'en parlerons point. Il n'en est pas ainsi de l'Égalité et de la Liberté. Ce sont des droits tout à fait nouveaux dans le sens où ils nous sont présentés. Nos législateurs n'ignoraient point que ces mots étaient susceptibles de différentes significations : ils devaient donc en fixer le sens. La confusion dont ils s'enveloppent est, comme nous allons le voir, un piège pour nous faire tomber dans les erreurs les plus grossières et les plus nuisibles. Cette égalité et cette liberté qu'on nous présente comme des droits naturels et imprescriptibles méritent de notre part une attention particulière. Ces deux points sont la base de toute la Constitution nouvelle, Ils ont parti si considérables aux nouveaux législateurs, qu'ils font prêter serment à tous les citoyens qu'ils maintiendront jusqu'à la mort la Liberté et l'Egalité, et qu'ils ont substitué ce serment aux précédents. 1789 et 1791 Art. 1er. - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. | 1793 Art. 3. - Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. |
On ne peut exprimer d'une manière plus précise, qu'il y a parmi les hommes l'égalité la plus entière et la plus parfaite ; et cette égalité nous est présentée comme un droit naturel et imprescriptible. C'est dire que la nature a placé tous les hommes au même rang, qu'elle ne connaît entre eux aucune distinction, qu'elle ne soumet point un homme à un autre homme, et qu'un homme ne peut, sans violer les droits de la nature, s'arroger quelque supériorité sur un autre homme. C'est dire encore que la Loi, quelle qu'elle soit, naturelle, divine, humaine, n'admet et ne reconnaît aucune distinction, aucune supériorité dans un homme sur un autre homme. L'une et l'autre propositions énoncées de cette manière, sont d'une fausseté manifeste. Examinons d'abord l'Égalité par rapport à la nature. Les hommes ont tous reçu de la nature, ou plutôt de Dieu comme auteur de la nature, les mêmes biens naturels et généraux, les mêmes droits naturels, ils sont assujettis aux mêmes lois générales, sujets aux mêmes peines, etc... En cela ils sont tous égaux. Cette égalité de l'homme n'a jamais été contestée ; mais elle n'exclut en aucune manière la diversité des rangs et des conditions, et par conséquent elle ne favorise en rien les desseins que nos législateurs ont eu en déclarant une égalité parfaite parmi les hommes. La même nature qui rend les hommes égaux dans les choses essentielles à la nature de l'homme, a en même temps établi entre eux une grande inégalité ; elle les a subordonnés les uns aux autres, elle a voulu que les uns eussent l'autorité et que les autres leur fussent soumis. Cette inégalité est une suite de leur origine. Dieu ayant voulu que le genre humain prit naissance d'un seul homme et qu'il se multipliât de même manière, dès lors il est divisé en deux classes parents et enfants ; les uns donnent, les autres reçoivent ; ceux-ci dépendent nécessairement de ceux-là. Et combien d'autres inégalités se rattachent à cette inégalité première ! Examinons maintenant la chose par rapport à la Loi. Si les hommes ne sont pas égaux par la nature, de cette égalité qui n'admettrait entre eux ni supériorité, ni distinction, comment le seraient-ils devant la Loi ? Quelle Loi verrait en eux une égalité qui n'est pas conforme à la nature ? Ce n'est pas certainement la loi naturelle ; cette loi n'est que la voix de la nature, c'est par elle que l'Auteur de la nature intime à l'homme ce qui convient à sa nature, qu'il lui défend les choses qui lui sont contraires, et qu'il lui permet les choses indifférentes. Ce n'est pas non plus la loi divine ; cette Loi étant émanée de ce même Dieu qui est l'auteur de la nature ; ne peut être contraire à ce que la loi naturelle nous a fait connaître. Je ne dirais rien ici de plus de cette loi divine positive, émanation de la Volonté libre de Dieu, par laquelle il nous prescrit des devoirs qui ne sont pas contenus dans la loi naturelle - et qui nous sont connus par la Révélation - je n'en parlerais pas, dis-je, si parmi ceux pour lesquels j'écris, il ne se trouvait un grand nombre d'hommes qui rougiraient de renoncer au christianisme, et si on ne s'était pas prévalu contre eux des principes mêmes de la Religion pour accréditer cette égalité indéfinis. Je dois leur montrer qu'ils ne peuvent admettre cette égalité sans travailler, de concert avec nos législateurs, à abolir la religion de Jésus-Christ. Je dis donc de la Loi divine ou, ce qui revient au même, de la Religion révélée qui nous la fait connaître, comme je l'ai dit de la Nature, qu'elle admet une égalité essentielle parmi les Chrétiens. Tous sont enfants de Dieu, régénérés en Jésus-Christ par le Baptême, tous appartiennent à Jésus-Christ et à son Église. Mais cette égalité n'empêche pas qu'il y ait entre eux de grandes inégalités. Les grâces, les vertus, les mérites ne sont pas égaux, les desseins de Dieu et son choix sont différents ; l'état des uns n'est pas celui des autres. Nier cette inégalité, c'est nier les principes les plus certains ; c'est saper par les fondements le Dogme et la Morale. Je le veux bien cependant, n'y faisons pas attention. Cette inégalité est intérieure, il est possible qu'elle n'ait pas fixé les regards de nos législateurs, uniquement occupés des choses extérieures. Mais il est une inégalité, essentielle à la Religion révélée, qui éclate publiquement au dehors, qui introduit et maintient parmi les citoyens une grande distinction, et qui montre à tout l'Univers chrétien une classe nombreuse d'hommes revêtus d'un caractère auguste : c'est l'inégalité qui se trouve entre le Prêtre et le laïque de quelque rang qu'il soit, entre le simple prêtre et les Évêques, entre ceux-ci et le Souverain Pontife. Cette inégalité et la distinction qu'elle produit n'ont point échappé à nos législateurs ; tant de décrets lancés contre les prêtres, les évêques et les religieux en sont la preuve. On a même tout lieu de croire, à en juger par leur conduite et par leurs discours, que c'est cette distinction surtout qu'ils ont prétendu bannir de la Société. Mais sans le Sacerdoce la Religion de Jésus-Christ ne peut subsister. Ainsi, vouloir renverser le sacerdoce, comme introduisant parmi les hommes une inégalité odieuse et incompatible avec l'égalité naturelle et imprescriptible de l'homme, c'est vouloir anéantir le Christianisme ; et, par une conséquence manifeste, admettre l'égalité indéfinie de nos législateurs, une égalité qui rejette toute distinction, c'est en réalité admettre un principe destructeur de la Religion de Jésus-Christ. Il faut donc en convenir, l'égalité dont parle la Déclaration est rejetée par la loi divine, comme elle l'est par la loi naturelle. Mais pourrait-elle être reconnue par la loi civile ? Il est impossible qu'elle le soit. La loi civile est essentiellement subordonnée à la loi naturelle et à la loi divine ; il est donc impossible qu'elle admette rien de contraire à ces lois. Elle ne serait plus la loi, elle ne pourrait créer aucune obligation s'il s'y couvait rien de ce genre. De pIus, l'égalité dont il est question nous est présentée comme un droit naturel et imprescriptible, et la loi civile ne peut rien ajouter aux droits inhérents à la nature ; les droits que la loi civile confère, elle peut les ôter de même ; ils ne sont donc pas imprescriptibles. La raison démontre encore d'une autre manière, que l'égalité indéfinie, qui détruit toute distinction parmi les hommes, est incompatible avec la loi civile. Une loi civile suppose un gouvernement quelconque. Un gouvernement ne peut subsister sans quelque autorité constituée, sans subordination, sans diversité d'emplois ; tout cela entraîne la diversité des rangs et des conditions, et fait par conséquent disparaître la chimère d'égalité dont on berce le peuple ; si cette chimère pouvait se réaliser il n'y aurait pas de gouvernement, il n'y aurait pas de loi civile, parce qu'il n'y aurait personne pour veiller à son exécution. N'entendrait-on autre chose par cette égalité sinon que tous les citoyens sont également admissibles aux emplois publics ? Ce serait la borner à bien peu de chose ; promettre beaucoup et donner peu. Il y a bien loin de cette admissibilité à l'égalité entière et parfaite. Avec ce droit, avec celui d'être également protégés par la loi, tous les hommes ne seront pas égaux par la nature et devant la loi, il pourra toujours subsister dans la république une grande diversité de rangs et de conditions. D'ailleurs combien y a-t-il de citoyens qui, faute de talents et d'éducation, ne peuvent être admissibles aux emplois publics ? Combien pour qui la protection des lois se réduit à bien peu de chose ? C'est la grande masse du Peuple ; dès lors, pour le très grand nombre, cette égalité serait nulle ou de bien peu de valeur, ce serait un fantôme sans réalité. Ce n'est donc point cela seulement qu'on a voulu faire entendre par le droit d'égalité. Les conséquences qu'on a tirées de ce droit et de celui de la liberté, pour ruiner la Monarchie et la Religion, le démontrent suffisamment. Mais, comme une égale admissibilité aux emplois publics se rattache à l'égalité, avant de passer à autre chose, nous allons proposer nos réflexions sur l'article où il en est parlé. 1789 et 1791 Art. 6. - Tous les citoyens étant égaux aux yeux de la loi, sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que leurs vertus et leurs talents. | 1793 Art. 5. - Tous les citoyens sont également admissibles aux emplois publics. Les Peuples libres ne connaissent point d'autres motifs de préférence dans leurs élections, que les vertus et les talents. |
Je ne vois rien que d'honnête dans une égale admissibilité des citoyens aux emplois publics. Cela peut exciter en eux une louable émulation, qui ne saurait manquer de contribuer au bien et à la gloire de la chose publique. Lorsque les places seront données au mérite, et que tout le monde, avec du mérite, aura l'espérance d'y parvenir, chacun fera valoir les talents qu'il a reçus de la nature, et le nombre des concurrents sera plus grand. Peut-être était-ce un des points qui parmi nous avait le plus besoin de réforme. Mais cette réforme pouvait s'effectuer sans que tout fût bouleversé. On pouvait l'ordonner, on pouvait en faire une loi, et, prendre des mesures efficaces pour en assurer l'exécution. La chose est bonne en elle-même ; elle est entièrement de l'ordre civil, et les mesures sont laissées à l'arbitraire des peuples et des législateurs qui dans un gouvernement de leur création, peuvent déclarer l'admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics et prendre là-dessus les moyens que, dans leur sagesse, ils jugent convenables, pourvu que ces moyens n'aient rien de contraire à la loi naturelle et à la loi divine. Le mal est que nos législateurs comptent ce droit d'admissibilité parmi les droits naturels et imprescriptibles, ce qui suppose qu'il est commun à tous les hommes de tous les pays, quelles que soient les lois et la forme du gouvernement sous lequel ils vivent. N'est-ce par là chercher à soulever les peuples chez qui cette loi n'est pas reçue ? La réflexion qu'on ajoute tend au même but ; on y insinue que des peuples ne sont pas libres quand, dans la promotion aux places, on consulte autre chose que les vertus et les talents. Ces hommes, aveuglés par leurs systèmes, paraissent avoir ignoré les raisons solides qui ont dû porter la plupart des peuples à en agir autrement, et à déférer un grand nombre de places, et surtout la souveraine magistrature, à la naissance. J'omets à dessein les raisons politiques qui combattent l'égalité indéfinie parmi les citoyens, et qui montrent que cette égalité ne pourrait subsister longtemps, vu la grande inégalité que la nature a mise parmi les hommes ; qu'elle atteindrait bientôt le droit de propriété, parce que ceux qui se regardent comme égaux en toute autre chose, croiront aussi devoir l'être dans les biens de la fortune, prétention dont on a déjà vu des effets ; enfin qu'elle serait une source intarissable de troubles pour la Société. 1789 et 1791 Art. 4 - La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent étre déterminées que par la loi. | 1793 Art.6 - La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui Elle a pour principe la nature, pour règle la Justice, pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait. |
On voit qu'il ne s'agit pas ici de la liberté essentielle à l'homme, qui Consiste, dans le pouvoir naturel de vouloir, ou de ne vouloir pas. Il ne s'agit pas non plus de la simple exemption d'esclavage. Il y a longtemps que l'esclavage est aboli en France, et c'eût été réduire la liberté à bien peu de chose... Nous savions bien que nous étions libres dans l'un et l'autre sens, et cette ancienne notion de la liberté n'aurait opéré parmi nous aucun changement ; elle ne nous aurait point portés à secouer le joug des lois divines, ecclésiastiques et même civiles ; elle n'aurait point fait de révolution. Il a donc fallu nous donner de la Liberté une nouvelle notion. La Liberté, nous dit-on, est le pouvoir qui appartient à tout homme de faire tout ce qui ne nuit pas: aux droits d'autrui. Cette notion est vraiment nouvelle, un peu de réflexion nous montrera combien elle est fausse et désastreuse dans ses conséquences. Ce pouvoir qu'on déclare appartenir à tous les hommes, n'est pas seulement un pouvoir naturel et physique, tel que celui qu'ont tous les hommes de faire le bien et le mal ; c'est un pouvoir moral qui rend leurs actions licites. On peut licitement faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui ; c'est un droit naturel et imprescriptible de l'homme, c'est un droit inhérent à sa nature, qu'on ne peut lui ravir et dont on ne peut, sans tyrannie, empêcher à l'homme la jouissance. Donc, toutes les lois divines, ecclésiastiques, civiles, qui lui interdisent. quelque chose que ce soit qui ne blesse pas les droits d'autrui, sont des lois injustes et tyranniques. Il en est affranchi par le droit naturel, imprescriptible, de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui. Et parce que, selon nos législateurs, tout ce qui n'est pernicieux qu'à son auteur, tout ce qui n'est contraire qu'à l'honnêteté naturelle, tout ce qui n'outrage que Dieu, ne nuit point aux droits d'autrui, l'homme a le droit de se permettre toutes ces choses. Il peut dire, imprimer. contre Dieu, contre Jésus-Christ, contre la Religion, les blasphèmes les plus impies ; tenir contre les moeurs les propos les plus licencieux ; publier contre la Vérité les erreurs les plus évidentes ; adorer les idoles, les animaux, les démons ; adopter et exercer tel culte qu'il voudra sans que personne puisse le trouver mauvais. Cette conséquence, toute affreuse qu'elle est, résulte naturellement de la notion que nos législateurs nous donnent de la liberté ; et telleest leur confiance dans notre aveugle soumission à leurs oracles, qu'ils n'ont pas rougi de l'imprimer dans l'article, qui suit immédiatement celui de la Liberté. 1789 et 1791 Art. 11. - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. | 1793 Art. 7. - Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice du Culte, ne peuvent être interdits. |
Ce droit est illimité quant à son objet. On ne peut y mettre aucune restriction parce que la loi n'en met aucune. On pourrait croire, il est vrai, que ce droit est nécessairement renfermé dans les limites que la saine raison et la loi naturelle ont tracées à l'homme ; que par conséquent il serait interdit à tout homme de publier rien qui soit injurieux à Dieu, et préjudiciable aux bonnes moeurs. Mais ce serait s'abuser étrangement, ce serait s'aveugler volontairement sur les vues de nos législateurs, que d'interpréter ainsi la liberté qu'ils nous offrent, et si, comme on le dit communément, la pratique et la coutume sont les meilleures interprètes des lois, surtout quand elles sont avouées par les auteurs de la loi, il faut. dire, au contraire, que cette liberté est un pouvoir illimité pour le mal, et que ce pouvoir est nul pour bien. En effet, qu'avons-nous vu ? Que voyons-nous encore depuis la Déclaration des droits de l'homme ?... Concluons que cette liberté, qu'on nous représente comme un droit naturel et imprescriptible de l'homme, est une liberté qui nous affranchit de tout devoir envers Dieu et envers nous-mêmes, et qui ne laisse subsister qu'une partie de nos devoirs envers les autres hommes ; je dis une partie, car tous les devoirs d'un ordre surnaturel se trouvent anéantis, et ceux qui subsistent sont sans force, n'étant en aucune manière appuyés sur la loi divine. Cependant on nous dit que cette liberté a « pour principe la Nature, pour règle la Justice, pour sauvegarde la Loi ». Je réponds que ce sont là de vains mots, incapables d'éblouir un esprit qui sait un peu raisonner. Non, la Nature ne peut avoir une liberté qui répugne à tous les principes ; la justice défend sans doute ce qui peut nuire aux autres hommes, mais elle ne peut permettre d'outrager Celui de qui l'homme tient ses droits. II n'y a qu'une loi, telle que celle de la Déclaration des droits définit, qui puisse maintenir une pareille liberté ; mais cette loi est nulle, parce qu'elle est contraire à la raison, aux moeurs à Dieu même. Quant à ce qu'on ajoute, que « la limite morale de cette liberté est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait », je conviens que cette maxime pose une des limites essentielles et nécessaires à I'exercice de la liberté humaine, mais ce n'est pas son unique limite comme on le fait entendre... Voici la maxime qui exprime entièrement la limite absolument nécessaire à l'usage que l'homme peut faire de sa liberté : « Ne fais rien de ce qui est contraire à la loi naturelle et à la loi divine ; et plus clairement encore : Ne fais rien d'injurieux à Dieu, de nuisible au prochain et de funeste à toi-même » On voit par là que la maxime qu'on a cité n'exprime qu'en partie la limite morale de la liberté, et ce n'est pas sans dessein, puisqu'on prétend affranchir l'homme du joug de la loi naturelle et de la loi divine, et que c'est dans cet affranchissement qu'on fait consister sa liberté. D'ailleurs, en nous citant cette maxime sacrée, il eût fallu, pour lui faire sortir tout son poids, nous la présenter comme un point essentiel de cette loi naturelle que Dieu a gravée dans le coeur de tous les hommes, loi qu'il intime à chacun d'eux par le moyen de sa propre conscience, et par laquelle il lui prescrit d'agir d'une manière conforme à la raison. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? C'est qu'ils ne pouvaient rappeler l'idée de la loi de Dieu sans porter un coup mortel à celle qu'ils voulaient établir. Et cependant ils voulaient parer à l'objection faite aux premiers législateurs, de ce qu'ils n'avaient pas inséré cette maxime dans la première Déclaration, et jouer le peuple en lui faisant accroire qu'il leur reste encore quelque principe de justice et d'honnêteté naturelle. Nous allons retrouver le même artifice, dans ce qu'ils disent de la loi. 1789 et 1791 Art. 6. - La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir, personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. | 1793 Art. 4. - La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté générale. Elle est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse ; elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la Société ; elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible. |
La définition qu'on donne ici de la loi est générale, rien n'indique le contraire, et il convenait qu'elle le fût dans une déclaration des droits de l'homme, afin qu'on pût connaître jusqu'où s'étendent ces droits. Cette définition doit donc convenir à toute espèce de loi, car telle est la nature de la définition. Or, il est évident que cette définition ne convient ni à la loi naturelle, ni à la loi divine, ni à la plupart des lois humaines. Elle ne convient point à la loi naturelle, puisque celle-ci n'est pas libre ; étant essentiellement conforme à la Volonté immuable, éternelle, de la Souveraine Sagesse qui n'est autre que Dieu. Elle ne convient pas à la loi divine, - qui est libre dans ses dispositions, car il s'agit de la loi positive - parce qu'elle provient uniquement de la Volonté souveraine de Dieu et ne dépend nullement de la volonté générale de ceux à qui la loi est donnée. Elle ne convient point à la plupart des lois humaines, parce qu'elles émanent de la volonté de celui ou de ceux qui ont la souveraine autorité sur la communauté, sans qu'il soit nécessaire que ceux qui composent la communauté aient été consultés. Ainsi, par leur définition, nos législateurs rejettent la loi naturelle, la loi divine et la plupart des lois humaines. Voilà ce qu'on est obligé de penser. Car il n'est pas possible d'imaginer qu'ils aient ignoré les notions les plus communes de la définition, ou que, dans une définition longuement et sérieusement discutée entre plusieurs gens habiles, il se trouve un seul mot qui ait été mis ou omis sans quelque vue. Tout le reste s'accorde parfaitement avec ce que nous avons dit de l'égalité et de la liberté, dont ils ont fait des droits imprescriptibles. Mais restreignons cette définition à quelque chose de moins général, supposons qu'on n'a prétendu définir que la loi humaine. Cela suffirait-il pour faire disparaître toute espèce d'iniquité ? Non, pas tout à fait ; parce qu'il est essentiel à toute loi humaine d'être appuyée sur la loi naturelle et divine. Sans cet appui, elle ne peut obliger, elle ne peut être loi. Il était donc nécessaire d'ajouter cette clause à la définition de la loi : pourvu que la volonté générale soit conforme, ou du moins n'ait rien de contraire à la loi naturelle et divine. Et dans la matière présente, une pareille réticence ne peut être que réfléchie et donner lieu de croire qu'on rejette ces lois. Si nos législateurs ne rejettent pas positivement ces lois, du moins il est certain qu'ils les considèrent comme nulles par rapport aux lois humaines. Souffrons un moment cette impiété. Mettons à part la loi naturelle et divine, l'autorité de Dieu même, et voyons si la loi serait alors l'expression libre et solennelle de la volonté générale. D'où la volonté générale tirera-t-elle, pour obliger les hommes à l'obéissance, une autorité sans laquelle il n'y a point de loi ? Ce n'est pas d'elle-même, il n'y a que Dieu qui tienne son autorité de lui-même. Ce n'est pas non plus des hommes, parce que se soumettre à la volonté générale, lui donner l'autorité de commander, c'est aliéner sa liberté, c'est enchaîner le pouvoir qu'on a de « faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui » ce qui est chose impossible, la liberté étant un « droit imprescriptible ». Il n'y aurait. donc plus de loi. On dira peut-être : la volonté générale est le composé, le résultat de la volonté de tous, et par conséquent l'homme, en obéissant à la loi, ne captive point, ne soumet point sa volonté, il est libre ! Ce n'est là qu'un vain subterfuge. La volonté générale est, ou l'accord de la volonté de tous, de manière que tous veuillent la même chose, ou c'est seulement l'accord du plus grand nombre. Le premier cas est impossible, il est impossible que tous les hommes s'accordent sur tous les points que contient la loi. Si par la volonté générale on n'entend que la volonté du plus grand nombre, alors je ne suis plus libre ; je n'ai plus ce pouvoir imprescriptible de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui. Ma volonté se perd, elle est abîmée dans un concours immense de volontés étrangères ; et je suis, contre mon gré, irrésistiblement obligé de faire la volonté des autres. Et qu'importe à ma liberté d'être enchaînée par une foule de volontés différentes, ou par la volonté d'un seul, à qui je me soumets librement et avec joie, parce que je reconnais en lui l'autorité du Souverain Maître. Dans les deux cas je renonce également à ma liberté. Je dirai même que, dans le dernier, mon renoncement est plus libre : parce qu'en obéissant à un homme en vue de Dieu, c'est à Dieu proprement que j'obéis, et que je fais uniquement ce. que me disent de concert ma raison et ma Religion. Au contraire, lorsque je ne considère nullement l'autorité de Dieu mais le grand nombre, alors mon concours à la confectiola loi et l'acceptation que j'en fais en général, peuvent seuls rendre mon renoncement libre ; or ce concours et cette acceptation sont comme nuls à mon égard, chacun de nous peut s'en rapporter là-dessus à sa propre expérience ! La définition que nos législateurs nous donnent de la loi est donc bien mal imaginée, puisque leur but, en nous la donnant, était de sauver au moins l'apparence de leur liberté et qu'elle ne la sauve en aucune manière. Elle n'en est plus la sauvegarde, elle en est l'anéantissement. Mentitia est iniquitas sibi. Je vais plus avant et je dis que quand on conviendrait que la loi est l'expression libre et solennelle de la volonté générale, on ne pourrait, d'après leurs principes, jamais être assuré de l'existence et de l'autorité de la loi, pour obliger les citoyens à se soumettre. Il faut au moins pour cela que la volonté générale soit celle du plus grand nombre. Mais comment constater le plus grand nombre ? Par des représentants ? Mais ces représentants ont-ils été choisis par le plus grand nombre ? Ont-ils été choisis librement ? N'ont-ils pas trahi la cause de leurs commettants ? Ont-ils exactement accompli ce qui leur était commandé ? N'ont-ils point dépassé les bornes qu'on leur avait prescrites ? La chose au moins sera douteuse. Le plus souvent il sera certain que des représentants ne seront pas ceux du plus grand nombre, qu'ils auront substitué leur volonté à la volonté de la Nation. Dès lors plus de loi, plus de frein aux passions humaines, s'il est vrai que la loi soit, dans le sens de la Déclaration l'expression de la volonté générale. Disons-le hardiment, parce que la chose est notoire. Dans toutes nos Assemblées, nos représentants se sont arrogé un pouvoir qu'on ne leur avait pas donné, et qu'on n'avait pu leur donner. Leur choix n'avait pas été celui du plus grand nombre. Les élections n'avaient point été libres, au moins quant aux deux dernières législatures. Tout ce qu'il y avait d'honnête dans la Nation n'y a point concouru : elles ont été l'ouvrage de l'intrigue et de la cabale ; et comme l'intrigue et la cabale sont la science des méchants, ceux-ci y ont présidé, ils ont réuni tous les suffrages ; ils ont été nommés les représentants de la Nation, et ils l'ont été par eux-mêmes. Parmi eux, ceux qui étaient les plus méchants l'ont emporté. Eux seuls ont fait la loi et l'expression de leur volonté est ce qu'ils appellent l'expression libre et solennelle de la volonté générale. Ce qui est arrivé parmi nous a dû arriver, c'est ce qui arrivera toujours, quand on voudra secouer le Joug de la loi suprême. Un Peuple fait consister sa liberté à se donner à lui-même des lois, il ne veut dépendre que de lui-même, il se soustrait à l'obéissance qu'il doit à la loi divine ; Dieu, pour le punir de sa révolte et de son impiété, le prive de cette liberté dont il fait son idole. Les efforts qu'il fait ne servent qu'à le mettre dans de viles et cruelles entraves ; il devient l'esclave des pires, qui le maîtrisent et qui, n'étant dirigés par aucune règle, retenus par aucun frein, lui imposent, sous le nom de la Nation, des lois arbitraires et impies, et le livrent, au gré de leur malice, à tout ce que le malheur, l'avilissement, le désordre et et le crime ont de plus rebutant et de plus affreux ! Le sort de ce peuple est semblable à celui de tout homme qui, ne connaissant pas la véritable liberté, la cherche dans l'indépendance et l'assouvissement de ses désirs déréglés. A la définition de la loi qu'on vient d'examiner, et dont on a fait voir la fausseté, l'insuffisance et l'impiété, on ajoute les paroles suivantes : « Elle est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse » Si le sens de ces paroles est qu'une loi ne peut, en aucun cas, admettre de distinction dans les personnes, soit quant aux faveurs qu'elle accorde, soit quant aux punitions qu'elle décerne, la fausseté de cette proposition est sensible, parce que, en bien des cas, la raison et le bien public demandent qu'on distingue diverses sortes de personnes. On dit de la loi qu'elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la Société, qu'elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible. Cette maxime est vraie par rapport aux lois qui sont appuyées sur la loi naturelle et la loi divine. Mais attribuer la même chose à des lois qui seraient seulement l'expression de la volonté générale des hommes, sans aucun rapport à la Volonté divine, c'est dire que des hommes sont par eux-mêmes incapables de se tromper, incapables de vouloir rien de mal ; c'est leur attribuer une infaillibilité, une sagesse, qui n'appartiennent qu'à Dieu, et ne viennent que de Dieu. Que nos législateurs examinent eux-mêmes les effets de leur loi : la Religion détruite, le trône renversé, le désordre et le vice qui règnent impunément partout, l'innocence opprimée, l'usurpation de tous les biens consacrés à Dieu, etc., et qu'ils nous disent si leur loi n'a pu rien ordonner que de juste. Nous ne nierons pas que, dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, il n'y ait plusieurs choses justes et utiles, ce sont celles qui sont conformes à la Jurisprudence commune et ordinaire. Ce mélange était nécessaire pour faire illusion. Mais combien en est-il encore, que nous pourrions relever, comme contraires à la Religion, au bien de la Société et aux bonnes moeurs ? Il y a d'autres assertions, qui pourraient être vraies si elles étaient modifiées et si on ne les présentait pas comme des droits naturels de l'homme et du citoyen. 1789 et 1791 Art. 3. - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ; nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. | 1793 Art.25. - La souveraineté réside dans le Peuple. |
Cette proposition peut être vraie. Elle l'est en effet, dans le gouvernement démocratique. Dieu qui, comme Modérateur Souverain et universel, gouverne à son gré et diversement les diverses sociétés humaines, peut confier une portion de son autorité au corps de la nation et lui donner les lumières nécessaires pour faire de sages lois. Alors, par une suite des dispositions de la divine Providence, la Nation est le Souverain, et cette sentence divine a dans elle son application « c'est par moi que les Rois règnent et que ceux qui font les lois décrètent des choses justes ». Mais prétendre que la souveraineté réside tellement dans le Peuple, que c'est un droit imprescriptible et inaliénable du peuple, et qu'elle ne pourrait être en d'autres mains sans une usurpation tyrannique, c'est une fausseté pernicieuse, c'est condamner tous les siècles, et presque tout le genre humain ; c'est vouloir exciter tous les peuples contre leurs Souverains et contre toute espèce de gouvernement qui ne serait pas purement démocratique. Que si, de plus, on prétend que, même dans le gouvernement démocratique, la Souveraineté appartient tellement au Peuple qu'elle ne dérive pas de la volonté libre de Dieu, qui dispense parmi les hommes les pouvoirs comme il lui plaît ; si l'on prétend qu'il ne puisse y avoir parmi les hommes d'autres formes de gouvernement, où la souveraineté soit entre les mains d'un seul homme ou de plusieurs hommes, c'est une assertion qui révolte la raison, et qui choque toutes les idées qu'elle se forme de la Puissance divine. Nous pourrions étendre plus loin nos réflexions sur la Déclaration des droits. Nous pourrions montrer combien nos législateurs eux-mêmes l'ont violée dans tout ce qu'elle pouvait avoir de favorable aux partisans de la Religion, de la Justice et de la Vérité. Notre objet n'a pas été de censurer leur conduite, mais leurs principes, et de montrer combien cette Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est contraire à la Religion et aux moeurs. Il était important d'éclairer mes concitoyens sur cette matière, à laquelle plusieurs d'entre eux ne font pas assez attention. Nos réflexions ont rempli suffisamment cet objet. Nous ne voyons pas qu'on puisse les lire avec quelque soin, sans reconnaître que cette Déclaration couvre la Vérité d'un voile ténébreux ; qu'elle tend au renversement total de la Religion de Jésus-Christ ; qu'elle est dans ses points principaux tout à fait opposée au Saint Evangile ; qu'elle affranchit l'homme de tous les devoirs que la loi, même naturelle, lui impose par rapport à Dieu ; enfin qu'elle est un véritable amas d'impiétés et d'immoralités. Mais parce que la manière artificieuse dont elle est présentée, et ce qu'elle contient de propre à flatter l'orgueil et la corruption naturelle aux hommes, peuvent la rendre très funeste au genre humain ; sous ce dernier point de vue, comme membre de la Sainte Eglise Catholique, je dénonce cette production d'iniquité. Si malheureusement les ténèbres qu'on s'est proposé de propager par le moyen de cette Déclaration des droits de l'homrne, venaient à se répandre sur la terre ; si la plupart des hommes s'en laissaient envelopper, alors nous serions arrivés à ces temps malheureux, où selon la terrible parole des Livres sacrés, le soleil de la Vérité sera obscurci. Achevé le 7 août 1793.
Vues sur l'avenir
Le manuscrit, daté de 1794, et dont nous allons publier quelques fragments, forme un volumineux in-folio, d'une écriture serrée, de 700 pages environ. Il serait difficile de faire éditer, dans son entier, un ouvrage aussi considérable, et dont l'auteur lui-même eut sans doute, en pareille aventure, réduit les proportions. Nous ne publierons que les pages les mieux destinées, semble-t-il, au temps présent. Il a fallu leur attribuer des titres. Nous les grouperons ainsi : 1° Caractères et conséquences de la Révolution ; 2° Conditions d'un relèvement durable.
Caractères et conséquences de la Révolution
27 janvier 1794. Il ne paraît pas douteux que dans l'âge où nous entrons, il doive se produire de grands changements qui entraîneront aussi de grands devoirs à remplir. C'est ce qui va fournir la matière, de nos réflexions. Ceux qui seront témoins des événements qui doivent se dérouler seront en état de précautionner les fidèles. Ceci n'est qu'une. faible ébauche. En l'écrivant nous ne savons si elle verra jamais le jour, et certainement, sans une providence très particulière, notre travail ne pourra se sauver du naufrage. Ceci ne nous regarde pas. Nous nous contenterons de faire ce qui nous semble selon les vues du Seigneur, et de témoigner par là combien nous souhaiterions contribuer au salut des âmes. D'ailleurs ces pages, si elles devaient paraître, ne s'adresseraient qu'à ceux qui aiment et cherchent la vérité toute nue. Elles exciteraient plutôt le dédain que la curiosité d'autres lecteurs, de ceux surtout qui bornent à cette vie leurs vues et leurs espérances. Pour nous fidèles, nous avons à nous rendre attentifs aux avis du divin Maître par rapport aux temps de persécution. Ils ne regardaient pas seulement les chrétiens du premier âge, ils s'adressent non moins à nous, et ils nous sont encore plus nécessaires, car nous avons en face de nous des ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont plus éclairés et qu'ils se sont roidis contre la vérité.
Trois caractères de la Révolution
La Révolution que nous avons vu se déchaîner présente, - indiqués d'avance par les Saints Livres - trois principaux caractères : elle a été subite, elle est grande, elle sera générale. Elle a été subite dans son explosion. Nous aurions dû prévoir dès longtemps le mal qui menaçait et nous y préparer. De tous côtés il s'en offrait à nos yeux des symptômes sérieux ; l'impiété faisait des progrès rapides, et après avoir gangrené les classes les plus brillantes de la société, son venin s'était répandu dans les classes moyennes, et les plus humbles n'étaient pas exemptes d'infection. Un déluge de mauvais livres inondait le royaume. L'éducation était souverainement négligée en ce qui regarde la religion, et la plupart des personnes de tous les états restaient dans une grande insouciance des choses du salut. Ceux-mêmes à qui leur salut était plus à coeur vivaient dans une entière sécurité ; en vain avait-on fait retentir les avertissements évangéliques et donnant à prévoir que ce qui était arrivé à d'autres nations arriverait aussi, ou pis encore, on ne s'en mettait pas plus en peine que de traits d'orateurs lancés à plaisir pour remuer un auditoire. Par suite, pas de changement dans la conduite. Il eût fallu s'adonner à la prière, à la mortification, pour attirer les secours extraordinaires que l'approche de tels périls rendait nécessaire. On a négligé de le faire, la tempête a fondu sur le vaisseau tandis que personne n'était sur ses gardes. Un grand royaume a quitté la religion de ses pères ; le culte y est devenu non seulement schismatique, mais idolâtre ; on y a publiquement blasphémé le nom de Jésus-Christ et persécuté ses ministres avec fureur. Notre exemple devrait suffire à convaincre les autres peuples des maux qu'entraîne infailliblement toute révolution qui s'attaque à la véritable religion, et les porter à prendre, même par politique, si des motifs plus nobles et plus chrétiens ne les touchent point, des moyens efficaces pour prévenir le danger. Mais pouvons-nous l'espérer, en voyant le système d'irréligion accrédité parmi les grands dans presque tous les pays d'Europe ? N'est-il pas ; au contraire, à craindre que leurs chefs ne suivent en cela l'exemple de la plupart des Rois de Juda, qui, parce que l'idolâtrie était établie dans le royaume des dix tribus, en tolérèrent chez eux l'usage, de peur que leurs sujets, trouvant le joug trop pesant, en vinssent à le secouer tout à fait. N'est-il pas à craindre que, par une politique aussi contraire à leurs propres intérêts qu'à ceux de la religion et au bonheur de leurs sujets, songeant uniquement à conserver leur autorité et voyant leurs peuples enthousiasmés de l'image d'une fausse liberté, ils deviennent eux-mêmes, dans leurs états, les artisans de la révolution. Le deuxième caractère de la révolution anti-chrétienne, c'est qu'elle est grande ; grande dans l'ordre politique, grande dans l'ordre moral, grande surtout dans l'ordre religieux. Par son objet, elle s'étend à tout ; rien n'est respecté, pas même les premiers principes de la loi naturelle ; les idées les plus universelles sont comptées pour rien, et les droits les plus imprescriptibles violés pour en forger de nouveaux. Ces droits nouveaux tendent à la suppression de toute espèce de joug naturel, religieux, divin même, comme à l'abolition de tout pouvoir légitime. Il ne suffira pas d'en avoir prévu la portée, mais lorsqu'elle aura prévalu et que la multitude s'y laissera entraîner, il faudra beaucoup de prudence, de force et de constance. La prudence sera nécessaire pour décliner sagement le danger, la force pour résister à des assauts répétés, la constance pour supporter patiemment les maux dont on doit s'attendre à être envahi de tous côtés. Quoique la destruction totale de la religion chrétienne soit le but principal que se proposent, dans la révolution présente, les puissances des ténèbres, ainsi que les agents en chef dont elles se servent pour l'opérer, cependant c'est avec le soin de ne pas montrer au grand jour cette intention perverse. On la laisse seulement entrevoir assez pour encourager les hommes sans moeurs et sans religion, et on ne fait entrer dans le secret que ceux dont on se croit bien assuré. Les agents de la révolution colorent tout ce qu'ils font du bien public, ils avancent des maximes qui seraient susceptibles d'une bonne interprétation, mais qui cachent un sens très mauvais, se réservant de le dévoiler quand ils se croiront assez forts pour tout oser. Ils présentent un ordre de choses de nature à flatter la multitude, et dans lequel la plupart croient trouver leurs intérêts. Ceux qui donnent le mouvement à toute la machine retirent de là un double avantage. D'abord ils parviennent ainsi à mettre tout dans une confusion qui leur permet de couvrir leur marche vers le but et d'écarter ceux qui pourraient y mettre obstacle. Ensuite ils entraînent le grand nombre dans leurs vues et deviennent ainsi les plus forts. Rien de plus dangereux que de se laisser tromper par ces premières apparences. Bien des gens qu'elles ont réussi à surprendre n'ont pas eu le courage de revenir sur leurs pas quand ils se sont aperçu du danger. Ceux qui s'y sont exposés n'ont certainement pas été exempts de faute ; car bien qu'ils n'aient pas prévu, ni peut-être pu entièrement prévoir tout ce qu'on préparait de funeste à la religion, il leur était cependant facile de reconnaître qu'il ne pouvait rien arriver de bon de ce qui se passait. Mille circonstances étaient de nature à éveiller leur attention : le caractère des chefs, les paroles qui leur échappaient, les mesures qu'ils prenaient, et beaucoup de choses semblables leur auraient sans doute ouvert les yeux si l'intérêt, l'orgueil, l'ambition ou autres inclinations déréglées ne les avaient aveuglés. Il faut donc se persuader fortement que tout ce qui regarde la gloire de Dieu, la religion, le salut de l'âme, fût-ce même en des points moins essentiels, doit toujours l'emporter sur toute autre considération. Quand on sera bien pénétré de cette vérité et qu'elle deviendra la règle de toute la conduite, on évitera des écueils où sans cela fatalement tout ferait naufrage, honneur, probité, salut même. On ne devra pas se lancer témérairement dans ces assemblées tumultueuses où la vérité et la raison ne peuvent se faire entendre, où le mensonge préside et où l'esprit le plus ferme. transporté comme hors de soi, perd de vue les grands motifs qui devraient le diriger et s'engage à l'aveugIe, bien au delà de ce qu'il voudrait, dans des voies périlleuses et contraires à la conscience. Qu'on ne se laisse point éblouir par les offres les plus avantageuses, par l'éclat des postes et des dignités. Il faut se méfier de ces emplois publics qu'il est difficile de remplir sans blesser sa conscience, à moins qu'ils ne soient de nature à ne pouvoir être abandonnés sans trahir la cause de Dieu. Il faut même décliner ces emplois publics, quand le mal a pris tellement le dessus, que tous les efforts qu'on ferait pour en arrêter le progrès seraient inutiles. Un troisième caractère de la Révolution anti-chrétienne, c'est qu'elle doit être générale. Elle ne l'a été que trop pour notre malheureux pays. Immense est le nombre de ceux qui se sont laissés entraîner par le torrent ; ceux qui ont résisté sont relativement peu nombreux. Est-il à craindre que cette révolution s'étende à tous les pays, ou du moins à une grande partie des pays où la religion chrétienne a été portée et a fleuri, depuis que l'Eglise est substituée à la Synagogue ? C'est ce dont se flattent les chefs de la révolution, ils s'en sont vantés dès le commencement. Ils espèrent y réussir moins par la force des armes que par la fraude et la séduction. Tous les moyens leur paraissent licites, ils envoient partout des émissaires soudoyés qui doivent à leur tour en soudoyer d'autres. C'est pour cela qu'ils ont débité, sous le nom de « Droits de l'Homme », des principes capables de flatter les passions humaines et propres à tout bouleverser, et ils ont osé les appeler le Code du genre humain. C'est pour cela qu'ils s'efforcent de fomenter le désordre dans tous les états et qu'ils ont juré la perte des souverains. Cependant je croirais ces prétentions chimériques, ces trames perfides comme ne devant avoir d'autre effet que de vouer leurs auteurs au mépris des générations suivantes si, chez les autres nations, la religion de Jésus-Christ était plus florissante, I'Evangile mieux pratiqué, et les vertus morales même plus communes. Mais dans presque tous ces pays, l'impiété a fait de grands progrès ; des sectes ténébreuses, celles mêmes qui chez nous ont été la principale origine du mal, se sont glissées dans toutes les classes sociales, ceux qui veulent se distinguer de la foule affectent l'incrédulité ; il règne par rapport à la religion une grande indifférence, l'ignorance de ses mystères et l'oubli de ses devoirs ; on ne connaît plus la bonne foi dans le commerce, et le libertinage porte le désordre dans les familles. Nous voyons presque partout cette perversion pour laquelle Dieu, par ses prophètes, menace de réprouver les peuples. Pourquoi ceux dont nous parlons se flatteraient-ils d'être épargnés ? II n'y a que trois ou quatre ans, la religion catholique était la seule reconnue en France, elle y avait fleuri pendant quinze siècles ; le culte extérieur y était pompeux, le clergé habile et respecté. La France possédait des hommes exemplaires, des communautés ferventes, des prédicateurs éloquents, des missionnaires zélés ; le désordre n'y était, semble-t-il, ni plus grand, ni plus général qu'ailleurs. Et cependant la France est tombée, le Christianisme est proscrit et l'apostasie a pris sa place. Ce qui doit faire réfléchir encore les autres nations, c'est ce que nous lisons dans les Livres Saints, de la défection des peuples de la genti-lité chrétienne. Il ne serait pas difficile de faire voir que l'annonce en a été consignée dans la plupart des livres prophétiques, mais le témoignage de l'Apôtre des Gentils suffira : « C'est par la foi, dit-il aux Romains, que vous demeurez attachés au tronc. Ne vous en glorifiez point, mais craignez, car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles de l'arbre, craignez qu'il ne vous épargne pas non plus. Voyez donc la bonté et la sévérité de Dieu : sa sévérité envers ceux qui ont été retranchés, sa bonté envers vous, pourvu que vous soyez constants dans la pratique du bien ; autrement vous serez aussi retranchés » (Rom. XI, 20.23.)
La Révolution est satanique
Depuis la naissance du christianisme, depuis le commencement du monde, il ne s'est point vu, en réalité, de révolution où l'impiété se soit montrée si à découvert, et se soit portée à des excès à la fois si monstrueux et si extravagants. Cependant elle s'est répandue avec la rapidité la plus étonnante, par les moyens les moins proportionnés au succès ; et ce qui devait choquer et révolter les esprits n'a servi qu'à lui donner de nouvelles forces. Un grand peuple a changé tout à coup de principes, de moeurs, de lois, de religion. Sans raison, et contre toute raison de politique, d'intérêt, de gloire, de bonheur, il affiche l'athéisme. Il semble ne songer qu'à s'aveugler, à s'avilir, à saisir avec empressement les moyens de se rendre malheureux ; il adopte les motions les plus cruelles, accueille les propositions les plus insensées, et applaudit les fanfaronnades les plus ridicules. On ne peut rendre raison de tout cela qu'en l'attribuant au plus grand pouvoir laissé aux démons, à cette liberté qui, selon divers passages de l'Ecriture, est accordée en de certains temps aux puissances des ténèbres. Cette permission plus étendue que le Seigneur donne aux démons de tenter les hommes, et d'user contre eux de ces artifices dont leur nature supérieure à la nôtre les rend capables, cette permission est un châtiment de la colère divine. Cependant Dieu ne leur donne cette permission qu'à regret et comme malgré lui : « Non humiliavit ex corde filios hominum » (Thren. III. 32.). De lui-même, Il ne fait que du bien à ses créatures : « De suo bonus ». Il faut qu'il y soit contraint par nos péchés, notre orgueil, notre endurcissement. Sans cela, livrerait-il à la fureur de ses ennemis des enfants rachetés du Sang de Jésus-Christ ? Si donc les peuples rentrant en eux-mêmes s'humiliaient sous sa main toute puissante, s'ils reconnaissaient leur folie et revenaient sur leurs pas, oui sans doute, Dieu se laisserait fléchir, le pouvoir des démons serait enchaîné, des grâces plus fortes seraient répandues sur ces peuples, et, fortifiés par ce secours, ils triompheraient à leur tour des enfers conjurés contre eux. Ce changement doit être l'objet de nos voeux les plus ardents. Mais la conduite de ces peuples donne lieu de craindre que, d'ici longtemps, ils ne reconnaissent même pas leurs maux. Ils sont esclaves, et ils se disent libres, ils s'enfoncent dans les ténèbres, et ils croient s'avancer vers la lumière. Ils nous regarderaient comme des insensés, des fanatiques si nous leur disions, sur la foi des divins oracles, qu'ils sont les jouets et les instruments des esprits de ténèbres, que leur misère est pitoyable et leur aveuglement extrême. Et cependant ils ont fait alliance avec ces génies malfaisants pour faire la guerre à Jésus-Christ. Seul un coup signalé de la Miséricorde divine pourrait les rappeler à eux-mêmes. Ce coup n'est pas impossible à une Bonté infinie. Je ne crois pas que jusqu'ici il y en ait eu d'exemple par rapport à tout un peuple apostat qui s'en rend si indigne. Il y a plus grand sujet d'espérer de chacun en particulier, de ceux surtout qui, quoique engagés dans la même voie malheureuse que le corps de la nation, ne sont cependant pas plongés dans l'endurcissement. Il leur reste de la foi, les impressions d'une éducation chrétienne, ils souhaiteraient qu'on ne se fût pas porté à de si grands excès, ils en gémissent en secret. Nous leur dirons ce que Jésus-Christ disait aux Juifs : « Il vous reste encore un peu de lumière, marchez à sa lueur », et avec le Prophète : « Rendez grâce au Seigneur votre Dieu avant que la nuit vous enveloppe de son ombre. » Ceux que le Seigneur, par une grâce spéciale, préserve en de tels temps du mal général, doivent user de sages précautions pour mériter qu'un tel secours leur soit continué. II leur importe d'être convaincus de la rage avec laquelle l'enfer attaque à cette époque les hommes, et du pouvoir, plus étendu qu'en aucun siècle, qui est donné à Satan. Instruits de la force de leurs ennemis, ceux qui ont été préservés sentiront mieux l'excellence de cette faveur, ils avoueront qu'ils ne peuvent s'en attribuer la gloire, qu'elle appelle leur reconnaissance et qu'ils ne doivent pas cesser de se tenir en éveil. C'est maintenant, en effet, qu'il faut faire entendre aux habitants de la terre ce que trame contre eux l'ennemi du genre humain. Le signal du combat est donné, il n'est plus temps de songer à son repos... Une crainte pusillanime ne pourrait que nous affaiblir et donner des avantages à nos ennemis. Ce qui est un châtiment pour ceux qui ne sont à Dieu qu'à demi, n'est qu'une épreuve pour ceux qui sont généreusement attachés à son service. Le combat est plus violent afin que la victoire soit plus glorieuse et Dieu augmente les forces de ses soldats quand il les expose à de plus grands dangers. II est avec nous, que craindrions nous ? Il combattra pour nous, que peuvent nos ennemis ? Nous pourrions les défier, comme le Prophète : « Rassemblez-vous, formez des projets, ils seront anéantis »
La Révolution est ennemie de Jésus-Christ
Le grand effort de l'enfer, maintenant surtout, tend à séparer l'homme de Jésus-Christ, à le mettre dans l'inimitié de Jésus-Christ. Tous les biens que Dieu a faits à l'homme, c'est en vue de Jésus-Christ qu'Il les a faits. Jésus-Christ est le flambeau du monde. En s'écartant de Lui, les peuples, comme les individus, se replongent dans les ténèbres, ils perdent leur gloire et leur bonheur. Il en sera toujours ainsi. « Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur Jésus, qu'il soit anathème », dit Saint Paul (I Cor. XVI, 22). Et comment Jésus-Christ est-il traité parmi nous ? Ce soleil de justice, quoique toujours resplendissant d'une lumière ineffable, a perdu pour nous son éclat, les rayons de sa gloire sont obscurcis, les traits de son amour ont disparu. On ne le connaît plus, ou plutôt on ne le connaît que pour l'outrager, on tourne en ridicule ses mystères, on traite ses vérités de mensonge, sa religion de fanatisme. Il n'a plus à nos yeux rien de grand, rien d'aimable, rien de divin. Nous l'avons regardé comme un séducteur, et nous écartons comme des objets insupportables ce qui nous rappelle son souvenir. A n'en pouvoir douter, s'il était encore sur la terre, nous lui ferions endurer de nouveau les tourments et les ignominies de la Passion. Plus durs que les Juifs, nous ne souffririons pas, ô Jésus, que votre Sainte Mère vous accompagnât au Calvaire avec votre Disciple bien-aimé. Les filles de notre peuple ont eu pour vous la férocité des tigresses, et nous avons appris aux petits enfants à insulter votre nom ! Les païens n'avaient pas contre Jésus-Christ la haine des impies de nos jours. Les peuples schismatiques ou hérétiques font profession de l'adorer comme leur Dieu. Aucun ne s'est couvert de la honte de notre apostasie nationale. Et chaque jour ce sont de nouveaux excès. Cependant, que l'on considère avec attention les biens immenses qu'apporte à tout un pays, au monde entier, la connaissance de Jésus-Christ et sa doctrine divine, et qu'on les compare aux maux sans nombre qui naissent de l'éloignement de Jésus-Christ et du mépris de sa Doctrine. Jamais temps ne fut plus propre à cette comparaison, jamais il ne fut plus nécessaire de s'y arrêter. L'état du monde plongé dans les ténèbres du paganisme et l'état de ce même monde devenu chrétien, nous offrent sans doute les contrastes les plus frappants. Nous voyons, partout où triomphe la lumière de l'Evangile, un sol inculte devenir une terre féconde, les loups se transformer en agneaux, les plus belles vertus triompher dans des coeurs qu'infectait le vice, la paix s'établir là où régnait la haine, et les coeurs s'unir dans la vérité et la charité. Mais le contraste que nous saisissons entre l'état des peuples éclairés des splendeurs de la foi et leur état précédent, est dans le lointain des siècles. Ce qui se passe sous nos yeux est de nature à nous frapper davantage, et d'ailleurs, si nous rapprochons le changement qui s'est accompli autrefois pour les peuples devenus chrétiens, et ce qui arrive à ceux qui abjurent le Christianisme, le contraste deviendra plus frappant encore ! Le premier changement se faisait par degrés, la plupart des habitants d'un pays avaient peu à peu embrassé le Christianisme avant qu'il y fût établi officiellement ; le second changement s'est fait tout à coup, une grande nation où Jésus-Christ était connu et adoré, en très peu de temps a renversé ses autels et méconnu sa divinité. Dans le premier changement, les saines lumières de la raison inclinaient l'homme vers la foi, il ne faisait que se rendre aux preuves les plus convaincantes ; dans le second, il faut que l'homme étouffe les lumières de la raison et endurcisse son coeur. Dans le premier, l'homme entrait dans une région de voyait s'ouvrir devant lui la perspective d'un souverain bonheur ; dans le second, l'homme ne peut rien se promettre pour l'avenir, son espoir se réduit au néant, il n'a devant lui que ténèbres et confusion. Le païen avait des idées saines des vertus morales, et s'il n'y conformait pas sa conduite, du moins il savait les estimer, il ne les désavouait pas. Les peuples qui abandonnent le Christianisme passent de la lumière à d'épaisses ténèbres, de l'école de la divine Sagesse à ce que la folie a de plus extravagant, de la théorie, sinon de la pratique des vertus, aux dérèglements les plus abjects. Qu'on considère, encore une fois, ce que la France a été pendant plus de quinze siècles et ce qu'elle est maintenant. Le peuple français dans toute sa vie publique ne connaît plus son Dieu, et le génie malfaisant qui préside à ses démarches, profitant du pouvoir que lui laisse ce malheureux peuple, l'oblige à déchirer son propre sein, à travailler lui-même à sa ruine et à son infamie. Ceux-là mêmes qui ne savent pas faire usage du flambeau de la foi, mais qui conservent un véritable amour de la patrie et de saines notions de ce qui peut procurer son bonheur, ne peuvent manquer d'être frappés de l'irrémédiable état où la France est réduite depuis cet abandon du Christianisme. Qu'ils comprennent donc ainsi quel est le moyen tout à fait nécessaire et directement opposé au mal.
Remèdes aux maux de la Révolution
Pour se défendre des ténèbres, il faut avoir recours à la lumière, pour éviter les séductions du mensonge, il faut se couvrir du bouclier de la vérité. Il faut donc se tourner vers la religion, connaître ses dogmes avec leur divine harmonie, leur merveilleux ensemble et leur excellence, pénétrer la pureté de sa morale, la magnificence de ses promesses et la terreur de ses menaces, la force invincible de ses preuves, la multitude de ses miracles et la certitude de ses prophéties... Il n'est point à craindre qu'un esprit investi de l'éblouissante lumière que jettent tous ces objets, puisse souffrir avec indifférence qu'on veuille les lui ravir, et il ne pourra voir sans frémir d'indignation en quelles ténèbres on voudrait nous replonger. Et puisque c'est Jésus-Christ qu'on attaque directement, puisque c'est sa connaissance qu'on veut obscurcir et, s'il se peut, extirper de l'esprit des hommes, persuadé qu'ainsi la religion chrétienne tombe nécessairement d'elle-même avec tous ses mystères : nous donc, au contraire, pour rendre ces efforts inutiles, nous devons faire une étude plus approfondie de sa connaissance. Nous devons nous pénétrer des preuves de sa Divinité, de l'admirable économie du mystère de Dieu fait homme, des prérogatives de son Eglise. En matière de foi, c'est toujours au Siège de Pierre qu'il faut se tenir attaché, et parce que la doctrine que l'Eglise enseigne est celle qu'elle a toujours enseignée, qu'elle ne varie point, il ne faut jamais s'en départir, pour suivre, quelque motif qu'on puisse avancer, ceux qui enseignent une doctrine qui s'en écarte. Il est donc important de faire une réflexion à laquelle il eût été à souhaiter qu'on fit plus attention : c'est que, lors même qu'on ne peut consulter l'Eglise ou son premier Pasteur, à qui l'infaillibilité est promise, il ne faut s'en rapporter aveuglément à aucune autorité particulière, parce qu'il n'y en a point qui ne puisse être entraînée elle-même et nous entraîner avec elle dans l'erreur. C'est moins à l'autorité personnelle qu'à l'autorité des raisons alléguées qu'il faut se rendre ; ce n'est pas là le cas où une obéissance aveugle peut être louable, il y faut user de discernement, comme le dit l'Apôtre : « rationabile sit obsequium vestrum » ; enfin il faut avoir plus égard à la force et an nombre des preuves et des raisons qu'au nombre des autorités particulières. Car dans les temps de trouble, où la vérité est persécutée, il arrive d'ordinaire que le plus grand nombre penche du côté qui favorise sa faiblesse, quoique le moins conforme à la Vérité. Il faut donc consulter le Seigneur avec simplicité, dans le dessein et la ferme résolution de suivre les lumières de sa conscience, sans avoir égard à ce qui peut arriver de fâcheux, et au jugement désavantageux que les hommes pourront porter de notre conduite. Le Seigneur se plaît à éclairer une âme qui le cherche avec droiture, et les lumières d'une saine conscience s'accordent. toujours avec les décisions d'une véritable doctrine. En se conformant à ces lumières, on a vu les âmes les plus simples montrer plus de courage et de fermeté que la plupart des autres dans la défense de la Vérité. Mais quand, ne voulant pas s'en tenir aux décisions trop onéreuses de la conscience, on consulte sans cesse de nouveaux docteurs, Dieu, en punition, permet qu'il s'en rencontre qui donnent des réponses conformes au désir de la nature ; elles servent à étourdir les cris de la conscience, mais Dieu n'est pas satisfait. Telle a été la conduite d'un grand nombre. Ce n'est pas assez d'éclairer l'esprit, il est nécessaire d'épurer le coeur, afin que l'esprit puisse recevoir et conserver la lumière. En général, toutes les inclinations perverses qui altèrent la pureté du coeur, altèrent la pénétration de l'esprit et l'offusquent ; c'est le « privilège du coeur pur de voir dans toute sa splendeur la lumière de Dieu ». Deux vices, plus que tous les autres, ont plongé notre siècle dans les ténèbres, ce sont l'orgueil et l'impureté. L'orgueil a la plus grande opposition avec la lumière divine, parce qu'il est fondé sur le mensonge et ne peut subsister que dans les ténèbres. La lumière divine, qui n'est autre chose que la Vérité, nous fait voir que grandeur, bonté, sagesse, toutes perfections, sont en Dieu seul ; elle nous incline à nous tenir dans la dépendance de Dieu, à lui rapporter tout honneur et à ne nous préférer à personne. Tout homme qui se complaît en lui-même, qui s'estime et veut être estimé, qui veut s'élever au-dessus des autres,en un mot tout orgueilleux, a de l'éloignement pour une lumière qui le condamne ; il ferme les yeux à toute vérité humiliante, ne peut souffrir de joug et affecte l'indépendance. La religion lui montre des supérieurs qui lui représentent l'autorité de Dieu, il ne peut la souffrir ; Jésus-Christ lui prêche l'humilité, son nom lui devient odieux. Le souvenir de Dieu lui rappelle son néant, il voudrait l'effacer, et en vient à souhaiter anéantir Dieu, en quelque sorte, afin d'être son Dieu à lui-même et de tout rapporter à lui. Telle est la marche de l'orgueil, et c'est ainsi qu'il se précipite dans toutes les erreurs. Pharaon disait à Moïse : « Qui est le Seigneur pour que j'obéisse à sa voix ? Je ne connais pas le Seigneur » Les impies de nos temps ne parlent pas d'une autre manière. On dirait qu'ils peuvent disposer à leur gré les événements et ni leurs défaites, ni leurs malheurs, ni l'expérience journalière de leur faiblesse, ne sont capables de leur ouvrir les yeux. Un tel aveuglement est précisément la punition de cet orgueil qui naît du mensonge. L'orgueil est le caractère propre de ces sectes, qui sont parvenues à renverser parmi nous l'édifice de la religion et la forme du gouvernement qui depuis quatorze siècles y avait fleuri. Jamais homme livré à l'impiété n'a plus que ceux-ci vérifié cette parole : « Ils rejettent avec mépris toute domination et blasphèment tout ce qui porte quelque empreinte de la Majesté divine ». Pour n'être point entraîné dans leurs voies, il faut aimer et suivre cette lumière de vérité qui montre à l'homme son néant, le porte à faire à son Dieu l'hommage de lui-même et le détourne de s'élever au-dessus des autres. Une conduite si contraire au mensonge attire la bien veillance du Dieu de vérité et garde l'âme de I'erreur. Comme l'orgueil, le vice de la chair intercepte la lumière céleste, mais non pas par la même voie. L'orgueil le fait en fixant les regards de l'homme sur sa propre excellence, le vice impur en lui faisant oublier sa grandeur et sa noblesse. Si quelquefois des rayons d'En-Haut viennent percer l'épaisse gangue dont l'âme s'est enveloppée, c'est une lumière im portune dont elle cherche à se délivrer en se plongeant plus avant dans la dissipation et dans le vice. Si la foi réveille ses craintes, le voluptueux les traite de préjugés d'enfance, et trouvant, dans les systèmes de l'impiété la justification de ses chaînes, il se jette dans ces systèmes et pense ainsi faire taire ses remords. Un siècle où règnent les bonnes moeurs n'est pas un siècle d'incrédulité. C'est le libertinage qui a frayé chez nous le chemin à son règne. Les agents de la Révolution destructive, en présentant au peuple la doctrine infernale de leur liberté, ont lâché la bride à ses passions, secondé et encouragé son penchant pour le vice, rompu les barrières et fait disparaître la honte qu'un reste de pudeur opposait aux inclinations les plus basses. Et cela, tandis qu'ils repaissaient son orgueil, en montrant à ses yeux le fantôme de l'égalité, et détruisaient toute subordination. Dès lors, il n'était plus difficile de substituer le mensonge à la vérité et les superstitions les plus monstrueuses à la pure religion de Jésus-Christ. II faut donc ramener le peuple à sa conscience, ce juge intérieur que le Souverain Maître a établi dans le coeur de chacun. Si la raison et les moeurs reprennent quelque empire, ce ne sera pas sans le secours de la religion de Jésus-Christ et des moyens puissants qu'elle offre pour surmonter les passions et faire aimer la vertu, en particulier l'usage des Sacrements.
Le devoir aux jours de persécution sourde
Nous supposons qu'il y aura quelque interruption aux maux de la présente révolution (et cette supposition s'appuie sur l'étude des Saintes Lettres). Mais parce que le mal est monté à un tel point que, sans une intervention merveilleuse de Dieu, et telle qu'il n'y en a point eu d'exemple, notre pays ne pourrait se relever ; parce que cette interruption ne semble pas prochaine et paraît devoir être accordée en vue de la conversion des Juifs et des peuples infidèles, nous n'en parlerons point comme d'une chose certaine. Avant de proposer aucune vue à ce sujet, nous allons exposer ce qui paraît convenir au cas où il ne viendrait point un ordre de choses favorable à la religion. Dans les temps de persécution moins violente, alors que cependant la religion et ceux qui la professent demeurent dans un état d'oppression et de souffrance, plusieurs choses sont nécessaires entre toutes. Pour maintenir dans le peuple chrétien l'ordre et la pureté de la foi, l'uniformité dans la conduite, et pour procurer aux fidèles secours et consolation, le maintien de l'ordre hiérarchique est chose capitale. C'est par là que la religion se soutient et se propage dans un pays ; et rien ne pourra contribuer davantage à restaurer parmi nous le règne de Dieu et à sauver la foi d'un grand nombre. Le zèle de nos Évêques leur fera, s'il le faut, mépriser le danger comme les incommodités d'une vie pauvre, telle que celle des premiers disciples de Jésus-Christ. Et de leur côté les fidèles se croiront obligés, par amour pour la religion, de pourvoir à leurs dépens et même au risque de leur vie, à tout ce qui est nécessaire pour que puisse s'exercer le ministère pastoral. Un soin non moins important sera de procurer à ce malheureux pays un nombre suffisant de prêtres, et il ne saurait y avoir oeuvre plus essentielle que de ménager aux aspirants du Sacerdoce les moyens de s'y préparer parfaitement. Il faudra encore que tout soit fait pour entretenir et accroître dans le clergé, et aussi parmi les fidèles, le zèle du salut. Un chrétien, et surtout un prêtre, doit être prêt à se sacrifier pour le bien spirituel de ses frères, surtout quand les nécessités sont plus urgentes. S'ils n'ont pas le courage de le faire, ils se rendent responsables devant Dieu d'une suite de maux qu'avec un peu plus de zèle ils pourraient arrêter. Que ceux-là se hâtent qui s'y sentent plus fortement attirés de Dieu, car les premiers à donner l'exemple méritent une plus glorieuse couronne. Mais qu'ils ne se proposent pour fin que la gloire de Dieu et s'attendent à la souffrance. Il faut que leur courage soit tel qu'il augmente à mesure que se multiplient les obstacles, et qu'il se fortifie dans l'abandon total. Ceux qui se proposeraient des vues humaines et chercheraient le repos ne seraient pas propres à l'oeuvre de Dieu. Il y faut des ouvriers qui comptent uniquement sur Dieu et, sans souci des choses visibles, aient les yeux constamment tournés vers les éternelles. L'entreprise est grande, mais les secours d'En-Haut seront plus grands encore et, quel qu'en soit le succès, il ne peut être que très heureux pour ceux qui s'y dévouent. Et ce n'est pas assez de travailler pour la génération présente, il faut aussi songer aux générations futures pour leur préparer des moyens de salut. On ne saurait trop recommander aux fidèles de veiller constamment à l'éducation de leurs enfants. C'est de ce soin que dépend la conservation du dépôt de la foi, et sans ce soin tous les autres deviendraient inutiles. Ce soin doit s'étendre sur tous les enfants de l'un et de l'autre sexe, depuis le plus bas âge jusqu'à ce qu'ils soient entièrement formés. Il faut les instruire à fond des vérités et des preuves de la Religion chrétienne, et ne pas se contenter d'une instruction superficielle et de routine, comme on ne l'a fait que trop ; il faut que les e |