Article tiré du numéro 4 de la revue Civitas (mars 2002) : L’Etat.

Sommaire

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Poursuivant l’analyse géopolitique de la région des Balkans commencée dans le précédent numéro du bulletin, cet article conclut en précisant les motivations non avouées des Etats-Unis dans la zone.

La « conception du monde » chez les peuples des Balkans

D’un point de vue géopolitique, que sont les Balkans ? Se définissant comme des pays aux populations de cultures mélangées, ils représentent à la fois un trait d’union entre les trois mondes orthodoxes, catholiques et musulmans, entre l’Orient et l’Occident et entre l’Europe et l’Asie, car ils donnent sur la mer Noire et le Bosphore. Dans le même temps, les Balkans sont le territoire de la transition entre les grands espaces de l’Europe du nord avec ses prolongements russes, et ceux du sud, méditerranéens, tournés vers la mer intérieure. Les Balkans sont le lien entre les civilisations continentales aux rudes hivers, à l’été torride et celles de la douceur de vivre ; entre les cultures des légendes du froid et celles des horizons nets et de la Méditerranée. Par dessus tout, les Balkans sont une terre d’affrontement entre trois conceptions du monde, forgées par les religions qui s’en sont partagées les populations.

Les peuples catholiques voient le monde comme une hiérarchie. Ils sont partie d’un tout, dont la tête est à Rome, qui détient la Vérité. Cette vérité s’impose, on y adhère. Le catholique regarde vers l’ouest, il se sent profondément occidental, il a des raisonnements logiques tendant vers l’exactitude et, jusqu’à Vatican II, il pense que sa vocation est d’enseigner la vraie foi à toute la terre. Les autres chrétiens sont « des frères séparés », dont il espère qu’ils rejoindront un jour le bercail qu’ils ont quitté. Particulièrement dans les Balkans, le catholicisme (spécialement croate) est une religion de combat, d’opposition à l’Islam, et de méfiance envers l’orthodoxie.

Les peuples orthodoxes voient le monde comme une juxtaposition d’entités autonomes. Ils sont de l’Eglise de Kiev, de celle de Moscou, de celle de Pec ou d’Athènes… Ils se considèrent comme les authentiques héritiers de la tradition apostolique et comme les remparts de la chrétienté contre l’Islam. Ils ont eu à le subir pendant des siècles et ils ont y résisté. Ils ne sont pas naturellement prosélytes et se contentent plutôt de transmettre ce qu’ils ont reçu. Dans leur esprit, il y a souvent pire qu’un « turc » (musulman) : un catholique. Celui-ci, bien que proche, n’en est que plus dangereux, car c’est un « déviant ». Il est arrivé dans l’histoire que les Serbes choisissent la neutralité, voire l’alliance ottomane, plutôt que de combattre aux côtés des « croisés » catholiques, « qui ont sacqué Byzance en 1204 » 1. Les réactions violentes à la récente visite du pape en Grèce doivent être analysées à travers ce prisme. Enfin, les orthodoxes ont une culture naturelle des réseaux et de la clandestinité, où la foi s’est transmise souvent en secret, véhiculée par d’héroïques popes fréquemment analphabètes, du moins jusqu’au début du XXe siècle. L’orthodoxe regarde vers le nord et l’est. Son allié est russe et grec. A partir de 1991, après l’écroulement du « yougoslavisme » 2, véritable religion de substitution pour de nombreux Serbes, l’orthodoxie est devenue le dernier conservatoire de l’âme nationale. Celle-ci est orientale et dressée contre l’Occident.

Les peuples musulmans voient le monde comme devant être soumis à la vraie foi. Il se divise en trois zones distinctes. La « terre de la paix » ou « terre de la soumission » 3, où règne la religion du Prophète. La « terre de la guerre » où règnent en maître d’autres religions, ou pire, le matérialisme. Il faut donc conquérir ce dar el harb par la force ou la ruse. Enfin, « la terre du compromis » où l’Islam est toléré et où il s’affiche tolérant, du moins jusqu’à son inéluctable triomphe. Le musulman regarde vers l’Orient, la Mecque, Médine et Jérusalem, qui est l’une des cinq villes saintes de sa religion. Pour un musulman, les mots que l’on prononce devant un infidèle n’engagent pas, en aucune manière et sur aucun sujet. Refuser l’Islam est de plus pour lui proprement incompréhensible et tout « dialogue inter religieux » n’a qu’un but : amener l’infidèle à la vraie foi, qu’il désire inconsciemment embrasser car autrement il ne demanderait pas à parler. Enfin, pour un musulman des Balkans, seul un régime politique musulman est légitime, comme l’était l’empire turc, ou le serait une éventuelle « République islamique ». En tous cas une démocratie comme les infidèles l’entendent est dépourvue de toute légitimité 4.

Qui ne comprend pas ces données de base (par ailleurs très simplifiées), jointes à une autre caractéristique des Balkans qui est le fond clanique des sociétés qui les compose, ne pourra en rien tenter de décrypter les évènements qui secouent cette partie du monde.

Point de passage obligé de l’ouest vers l’est, terres difficiles, montagneuses 5, hostiles à l’étranger, où, contrairement à ce qu’en ont dit les médias, les mariages mixtes entre cultures sont l’exception et non la règle, les Balkans perdirent leur vocation de zone tampon pendant cinquante ans de communisme, et jusqu’aux récents affrontements. Dayton va y changer bien des choses 6.

Les « traités » actuels en vigueur

Pour la première fois en effet depuis la chute de l’empire turc (qui était d’abord turc et pas d’abord musulman) un pays va abriter une communauté quasi homogène de musulmans et surtout sera considéré comme terre d’Islam par les mahométans du monde entier. Il y avait bien l’Albanie 7, mais ce pays, absolument ruiné par cinquante ans de maoïsme n’avait pas une « surface visible » suffisante. Au lieu de cela, la Bosnie Herzégovine et son « leader historique » Alija Izedbegovic, islamise de la première heure, apparut comme le vainqueur de la guerre de 92-95, et obtint la création d’une entité qui pour être « croato-musulmane » n’en est pas moins vue comme uniquement musulmane par beaucoup 8.

Hélas pour l’Occident, Dayton ne fut pas seul et « l’arrangement technique du Kosovo » 9, qui de plus en plus ressemble à un traité de droit international, concrétise la victoire des musulmans dans cette province dont presque tous les non musulmans ont été chassés. Que le Kosovo rejoigne ou pas l’Albanie dans l’avenir, il lui est adossé et bénéficie des mêmes largesses de la part de l’Arabie saoudite et du Pakistan 10 dans la construction des mosquées et des écoles coraniques.

Il faut cependant lire plus précisément la carte de la région pour avoir une vue d’ensemble des conséquences pratiques du traité de Dayton et de ses fils spirituels. On découvre alors que la face de l’ancienne Yougoslavie en est changée, et que ce changement s’est fait principalement au profit d’une expression politique de l’Islam.

Détaillons :

Avant Dayton et consorts : aucune entité musulmane dans les Balkans. Après Dayton : la Bosnie, malgré ses poches catholiques ainsi que, épine au flanc de la Républika Srbska 11, la zone de Gorazde, totalement musulmane. Dix kilomètres plus à l’est, la frontière de la Serbie, ou plus exactement du Sandjak 12 de Novi Pazar, qui à cet endroit, est totalement musulman. Le « bec de canard » du Sandjak se poursuit jusqu’au… Kosovo, qui lui-même touche l’Albanie. Il y a donc quasi continuité territoriale musulmane entre Sarajevo et la côte Adriatique. Ce croissant vert en pleine Europe est une donnée capitale pour l’avenir du continent.

Force est de constater en effet que les Américains sont les grands ordonnateurs de ce projet qui profite à l’Islam, et à leurs intérêts propres.

Dayton, on l’a vu, est une création américaine, comme « l’arrangement technique » du Kosovo, consécutif à la guerre de 99 contre la Serbie et au sabotage des accord de Rambouillet par madame Albright 13. En Macédoine, c’est l’armée américaine qui, en juin 2001 et alors que les maquis albanais du nord de Tetovo vont succomber sous la pression de l’armée macédonienne, exfiltre et protège les maquisards musulmans, ceci sans aucun mandat de la Force du Kosovo 14. C’est à nouveau l’Amérique qui pousse à un accord donnant de grandes libertés et de grands avantages aux vingt pour cent d’Albanais de Macédoine. Ce sont encore les mêmes Américains qui poussent les Monténégrins à s’affranchir de la tutelle de la Serbie. Or, la porte maritime de la Serbie est située à Kotor, en territoire monténégrin. Sans Kotor, la Serbie ne dispose plus comme accès à la mer que du Danube, certes fleuve de droit international, mais qui se jette dans la mer Noire, dont l’accès à la Méditerranée est verrouillé par la Turquie.

C’est aussi la puissance américaine qui aide systématiquement les réfugiés musulmans à se réinstaller en territoire serbe de Bosnie et en territoire catholique d’Herzégovine. C’est enfin cette même puissance qui empêche les catholiques de l’Herzégovine de proclamer leur autonomie par rapport à Sarajevo 15 car « ce serait une entorse à l’unité du pays ». On voit que ce qui est impératif pour les catholiques de ce pays ne l’est pas pour les Musulmans de la Macédoine ni pour ceux du Monténégro…

Dans le même temps, et sur un plan plus général, on constate que la diplomatie américaine fait pression de toutes ses forces pour que la Turquie entre dans l’Europe et que d’autres pays (dont le Maroc) la rejoignent.

Que cherchent donc les Etats-Unis ?

Les Américains semblent poursuivre deux buts distincts mais complémentaires en utilisant le terrain des Balkans, car ces deux buts servent leurs intérêts. Premièrement, ils tentent d’affaiblir l’Europe politique en construction tout en contribuant à en dissoudre les vieilles nations 16, et deuxièmement, ils tentent de favoriser partout la progression de l’Islam en vue de paralyser cette Europe et de l’empêcher d’étendre son influence vers le proche Orient russe et caucasien. Par ailleurs, en détruisant la Serbie, rempart historique contre l’Islam, ils tentent de rendre les Balkans incontrôlables et ainsi d’empêcher les Européens de tenir leur propre continent. En effet, Bismarck disait « qui tient la Bohême, tient l’Europe », or, la Bohême dont parlait la Chancelier de fer était la plaine panonnienne, actuellement partagée entre la Hongrie, la Croatie et la Serbie, ce qui éclaire d’un jour nouveau l’appui apporté par les Américains à certains mouvements séparatistes hongrois 17.

Affaiblir l’Europe et dissoudre ses vieilles nations : Les Etats-Unis n’ont en effet qu’un rival économique dangereux à échelle de vingt ans : l’Europe et son formidable potentiel. Une réelle unité de ce continent étant pour eux un danger, il importe de le neutraliser de deux manières. D’abord en le transformant en un agrégat informe de micro nations hétérogènes facilement contrôlables (et corruptibles) de l’extérieur. Ensuite et simultanément, en empêchant définitivement son unité future, qui ne peut être que culturelle, par l’introduction du virus islamique véhiculé par l’entrée de la Turquie en son sein. Une « diagonale islamique » couperait alors l’Europe en deux à hauteur de la Serbie, destinée à disparaître comme puissance. Dans le même temps, l’on continuera d’engluer les armées européennes dans un conflit sans fin qui se nourrit lui-même à travers des traités inapplicables comme le sont Dayton ou la résolution 1244 18.

Les Etats-Unis veulent ensuite empêcher l’Europe d’étendre son influence vers le Proche Orient russe et caucasien. L’Europe, paralysée par ses dissensions internes, incapable de volonté commune, bloquée vers l’est par une Serbie croupion et une Turquie qui joue son propre jeu, ne peut pas faire la liaison physique avec son allié naturel russe et avoir un accès aux ressources pétrolières de la mer Caspienne. Non seulement le vieux continent n’est alors plus un rival, mais encore devient-il un client des grandes compagnies américaines de carburant. Le pétrole reste donc exclusivement entre des mains musulmanes.

Car il semble bien que le nœud du problème soit celui-ci : partout dans le monde les Etats-Unis favorisent la progression de l’Islam, qui est rien moins qu’une religion démocratique. Il y a là une apparente contradiction, qui ne peut être résolue que si l’on se souvient d’une déclaration américaine peu connue.

En janvier quatre vingt dix neuf, préparant la future guerre contre la Serbie, le vice-président Al Gore, de passage en Arabie Saoudite a déclaré devant un parterre choisi : « Le fait politique majeur pour mon pays est l’élection du Président, qui dépend en grande partie du vote des Juifs américains. Ceux-ci se déterminent eux-mêmes en fonction de la situation en Israël. Ainsi, ne voulons-nous pas d’une cinquième guerre israëlo-arabe. Or nous savons que la paix est largement la conséquence des consignes qui partent de Riad vers les voisins d’Israel. En échange de votre modération bienveillante en Palestine 19, nous continuerons donc à favoriser partout dans le monde l’expansion de l’Islam ». Sourire du roi Fahd.

Voilà qui éclaire d’un jour nouveau l’attitude apparemment incompréhensible de l’US AID 20 favorisant systématiquement la réinstallation des réfugiés musulmans en terre chrétienne de Bosnie Herzégovine, ou encore l’appui aux menées turques en Asie centrale. Tout cela était bel et bon jusqu’à l’arrivée du général Sharon à Jérusalem, et jusqu’à un certain 11 septembre à neuf heures zéro trois.

Et maintenant ?

Que peut-on, dès lors souhaiter ? Que les dirigeants français comprennent enfin que l’on ne fait pas de politique avec des sentiments, mais en fonction d’intérêts à long terme. Or ces intérêts passent par des Balkans débarrassés d’une expression politique de l’Islam, qui est tout sauf « une religion de paix ». Que les mêmes dirigeants, à la lumière de ce qui s’est produit à New-York et Washington se souviennent que « Qui sème le vent, récolte la tempête ». Quinze siècles d’histoire de France auraient dû, pourtant, le leur enseigner.

Baudouin de Lespielle

1

Comme le rappelait avec véhémence voici peu un Serbe à l’auteur.

2

On entend par là l’idéologie au service de laquelle les Serbes se sont plus engagés que pour la construction de l’entité yougoslave après 1920.

3

Dar el Islam, ce qui recouvre les deux notions.

4

A cet égard, la lecture de la « déclaration islamique » de M. Izedbegovic (premier président de la Bosnie Herzégovine) est claire.

5

78% de montagnes, avec des sommets de trois mille mètres en ex-Yougoslavie !

6

Se reporter à ce sujet à notre précédent article, en page 14 du n° 3.

7

Qui comporte néanmoins une minorité catholique. Sœur Theresa était albanaise.

8

En Bosnie, le peuplement depuis la guerre est très islamisé, hors trois « poches » importantes de catholiques et quelques « tâches » serbes. En Herzégovine, le peuplement est pour plus de la moitié catholique, particulièrement dans l’ouest.

9

Consécutif à la résolution 1244 de l’ONU.

10

Rien qu’à Sarajevo, ces deux pays ont financé la construction de 87 mosquées en trois ans.

11

Entité serbe au sein de la Bosnie : « République des Serbes de Bosnie », dont la « capitale » est à Banja Luka.

12

Un Sandjak était une entité de l’empire ottoman directement administrée par la capitale.

13

A l’époque ministre des affaires étrangères des Etats-Unis, qui donna toute aide à l’UCK, fraction la plus islamiste de l’opposition anti-serbe.

14

La KFOR

15

Tentative de mars 2001.

16

Le fédéralisme est pour eux le meilleur système. Notre unité nationale, capétienne ou jacobine les gène.

17

De Voïvodine (province nord de la Serbie) peuplée de 20% de Hongrois.

18

L’un des grands principes de Dayton est de faire revenir chez eux tous les réfugiés de la guerre. On entretient ainsi des futurs foyers de tension, bien utiles pour l’avenir.

19

On remarquera à cet égard le silence embarrassé de Riad devant la « deuxième intifada ».

20

Organisme américain d’aide aux réfugiés dans le monde. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle stratégique de cette organisation.